Les cloches musicales dans le Congo précolonial formaient une importante catégorie d’instruments métalliques, employée dans la musique, la guerre, les cérémonies et l’exercice du pouvoir. Les témoignages écrits et figurés du XVIIe et du début du XVIIIe siècle montrent des cloches simples ou doubles, généralement dépourvues de battant intérieur et frappées extérieurement avec une baguette. Leur son ne constituait pas seulement un accompagnement musical : il pouvait transmettre un commandement, annoncer la présence d’un chef et participer à la reconnaissance de son autorité.
Cette documentation doit néanmoins être interprétée avec prudence. Les auteurs européens emploient un vocabulaire fluctuant, transcrivent imparfaitement les noms africains et confondent parfois des populations ou des territoires distincts. Les objets recueillis aux XIXe et XXe siècles apportent des éléments de comparaison, mais ils ne prouvent pas que leurs formes et leurs fonctions soient demeurées inchangées pendant plusieurs siècles.
Le Congo précolonial : un cadre géographique étendu
Dans les sources européennes anciennes, le mot « Congo » ne désigne pas toujours un territoire clairement délimité. Il peut renvoyer au royaume du Kongo proprement dit, aux régions de langue et de culture kongo ou, plus largement, à l’Afrique centrale occidentale comprise entre le fleuve Congo et le nord de l’actuelle Angola.
Le royaume du Kongo s’étendait sur des parties des territoires actuels de l’Angola, de la République démocratique du Congo, de la République du Congo et du Gabon. Il entretenait des relations étroites avec des États voisins tels que le Ndongo, le Matamba, le Loango, le Kakongo et le Ngoyo. Les récits missionnaires consacrés au « Congo » associent fréquemment des informations recueillies dans plusieurs de ces espaces.
La cloche appelée longa par les auteurs du XVIIe siècle est particulièrement liée aux Giaghi, généralement identifiés aux Jaga ou aux Imbangala du Ndongo et du Matamba. Elle appartient donc à l’ensemble culturel Kongo–Angola, mais les documents disponibles ne permettent pas de l’attribuer exclusivement aux habitants du royaume du Kongo.
Des témoignages concentrés aux XVIIe et XVIIIe siècles
Les principales descriptions proviennent des missionnaires capucins Giovanni Antonio Cavazzi et Girolamo Merolla. Cavazzi séjourna pendant plusieurs années en Afrique centrale et rassembla de nombreuses observations sur le Kongo, le Matamba et l’Angola. Son manuscrit fut remanié avant de paraître en 1687 sous le titre Istorica descrizione de’ tre regni Congo, Matamba ed Angola.
Merolla publia en 1692 une relation illustrée de sa mission au royaume du Kongo. Ses gravures et celles associées à l’œuvre de Cavazzi comptent parmi les plus anciennes représentations européennes connues des instruments de musique de la région. Elles font apparaître des tambours, des cloches simples et doubles, des hochets et d’autres idiophones.
La longa, double cloche métallique frappée avec une baguette. Gravure extraite de Girolamo Merolla da Sorrento, Breve e succinta relatione.... Naples, 1692. Source : OpenEdition Books, CC BY 4.0 pour la reproduction numérique.
La longa, double cloche métallique frappée extérieurement. Giovanni Antonio Cavazzi da Montecuccolo, Istorica descrizione de’ tre regni Congo, Matamba ed Angola, 1687 ; reproduction de Bárbaro Martínez-Ruiz, 2004, CC BY-SA 4.0.
Au début du XVIIIe siècle, Filippo Bonanni reprend une partie de ces informations dans le Gabinetto armonico pieno d’istromenti sonori, paru à Rome en 1722. Son ouvrage est précieux pour ses gravures, mais il ne constitue pas un témoignage de terrain : Bonanni compile des récits et des images antérieurs, qu’il résume parfois avec imprécision.
Cette chronologie documentaire ne signifie pas que les cloches soient apparues au XVIIe siècle. Elle indique seulement qu’à cette époque elles étaient suffisamment importantes pour être décrites et représentées par plusieurs auteurs. Le bois et le fer se conservent difficilement dans de nombreux contextes tropicaux, tandis que les recherches archéologiques ne permettent pas encore d’établir une histoire continue de chaque type d’instrument.
Les cloches musicales dans le Congo précolonial : formes et catégories
Les sources et les images montrent plusieurs catégories de cloches. Certaines sont formées d’un seul corps métallique conique ou quadrangulaire. D’autres réunissent deux chambres sonores sous une poignée ou un arceau commun. Les deux parties d’une cloche double peuvent être de dimensions différentes et produire des sons distincts.
Les modèles représentés par Bonanni ne possèdent aucun battant intérieur visible. Ils sont tenus par leur poignée et frappés sur leur paroi extérieure avec une petite baguette. Dans la classification organologique moderne, ils appartiennent aux idiophones métalliques frappés : c’est le corps même de l’instrument qui entre en vibration.
Les collections ethnographiques postérieures montrent également des cloches munies de battants intérieurs, ainsi que des doubles cloches taillées dans le bois. Ces instruments sont mis en mouvement plutôt que frappés extérieurement. Ils ne doivent pas être confondus avec la longa de Cavazzi ou les instruments des planches XCI et XCII de Bonanni.
Type représenté | Structure | Mise en vibration | Identification probable |
|---|---|---|---|
Planche XCI | Deux cloches coniques réunies | Baguette extérieure | Double cloche de fer sans battant |
Planche XCII | Cloche quadrangulaire unique | Baguette extérieure | Cloche de fer sans battant |
Kunda tardive | Double corps en bois | Battants intérieurs | Cloche secouée ou sonnailles |
Cette variété confirme qu’il n’existait pas une cloche congolaise unique, mais plusieurs familles répondant à des techniques et à des usages différents.
Cavazzi et la cloche militaire longa
La description la plus précise est conservée dans le manuscrit de Giovanni Antonio Cavazzi. Celui-ci évoque le moquoquo, « instrument militaire des Éthiopiens noirs », appelé longa par les Giaghi. Le mot « Éthiopiens » est ici employé dans son sens ancien et général pour désigner des Africains noirs ; il ne renvoie pas spécifiquement à l’Éthiopie actuelle.

Manuscrit italien d'Araldi. Coursier congolais à double cloche. Date : 1668. Source : Roger Blench, Early images of African music. Artiste inconnu.
Cavazzi compare l’instrument à une cloche renversée. Il explique qu’on le frappe au moyen d’un morceau de bois long d’un palme, mince dans la partie tenue par la main et plus épais à l’extrémité qui entre en contact avec la cloche. Cette description évoque un petit maillet conçu pour mettre en vibration une paroi métallique.
Le missionnaire insiste surtout sur l’usage militaire de l’instrument. La longa accompagne les combattants lorsqu’ils avancent ou battent en retraite, et ses signaux sont compris de tous. La cloche ne sert donc pas uniquement à produire un rythme : elle transmet des ordres conventionnels reconnaissables au milieu du tumulte de la guerre.
Le texte va plus loin en associant la longa aux lois, aux rites et à la légitimité seigneuriale. Selon Cavazzi, un individu ne peut se présenter comme véritable Giaga ou comme seigneur légitime sans disposer de ce son guerrier. L’instrument constitue ainsi un emblème institutionnel autant qu’un moyen de commandement. Le manuscrit de Cavazzi est aujourd’hui accessible dans une édition et une traduction préparées par l’historien John K. Thornton : Missione evangelica, livre II, chapitre I.
Bonanni et les deux « instruments africains »
Dans le chapitre XCI du Gabinetto armonico, Bonanni écrit que les Africains du Congo utilisent une sorte de cimbali appelée longa. Il la présente comme deux petites cloches de fer dont la forme rappelle des cornes. L’instrument est frappé avec une baguette et employé par les officiers de guerre, particulièrement chez les peuples qu’il appelle Ginghi.
La gravure correspondante montre effectivement un musicien africain tenant une double cloche. Deux corps métalliques coniques, légèrement différents, sont réunis par une poignée courbe. Le musicien frappe l’un d’eux avec une courte baguette. La précision de la représentation permet de reconnaître une double cloche sans battant, probablement destinée à produire deux hauteurs.
Le chapitre XCII présente un instrument apparenté. Bonanni le compare aux cloches suspendues en Italie au cou des bœufs, tout en précisant qu’il possède une forme carrée. La gravure montre une grande cloche quadrangulaire, évasée vers le bas, tenue par sa partie supérieure et frappée extérieurement avec une baguette. L’auteur qualifie son timbre de « retentissant, mais rauque », appréciation subjective qui témoigne davantage de son goût que des qualités acoustiques de l’objet.
Les deux images concordent étroitement avec les textes : elles montrent deux instruments différents appartenant à une même famille de percussions métalliques. La première est double et conique ; la seconde est simple et quadrangulaire. Dans les deux cas, l’absence de battant intérieur distingue ces objets des cloches européennes ordinaires.
Ces illustrations confirment que Bonanni emploie le mot italien ** cimbali ** dans un sens beaucoup plus large que le français moderne « cymbales ». Les deux instruments représentés sont manifestement des cloches métalliques frappées, et non des disques entrechoqués.
Planche XCI — Instromento Affricano
La première planche numérotée XCI représente un musicien africain tenant :
- deux cloches métalliques de forme conique ;
- réunies par une poignée ou un arceau commun ;
- dépourvues de battants intérieurs visibles ;
- frappées extérieurement avec une baguette.
Elle correspond exactement à la description du chapitre XCI :
« Elle ressemble à deux sortes de petites cloches ayant la forme de cornes, et celles-ci sont en fer. »
Il s’agit donc d’une double cloche de fer sans battant, produisant probablement deux hauteurs différentes. Dans la classification organologique moderne, elle serait qualifiée de double idiophone métallique frappé.
Cette forme est comparable aux doubles cloches connues en Afrique centrale sous des appellations telles que ngonge, ngongi, gonji ou des variantes voisines. Le nom exact varie cependant selon les langues et les régions ; il ne faut donc pas appliquer automatiquement un terme moderne à la gravure.
Bonanni identifie cet instrument à la longa et l’associe aux officiers de guerre ainsi qu’aux Ginghi, vraisemblablement les Giaghi ou Imbangala.
Planche XCII — Altro Instromento Affricano
La seconde planche montre un autre musicien africain tenant un instrument métallique de forme quadrangulaire. Celui-ci est :
- suspendu ou tenu par une poignée supérieure ;
- constitué d’une caisse évasée vers le bas ;
- dépourvu de battant intérieur visible ;
- frappé extérieurement avec une baguette.
Cette image correspond elle aussi très précisément au texte :
« une sorte de cloche à bestiaux, semblable à celles que l’on suspend en Italie au cou des bœufs, mais de forme carrée ».
C’est donc une cloche de fer quadrangulaire sans battant, et non une cymbale. Sa paroi était directement frappée avec une baguette, comme le montre clairement la gravure.
Pourquoi Bonanni les appelle-t-il des cimbali ?
Au début du XVIIIe siècle, le mot italien cimbali ne possédait pas toujours le sens organologique étroit qu’a aujourd’hui le mot « cymbales ». Il pouvait désigner plus généralement certains corps métalliques sonores frappés.
Bonanni raisonne principalement à partir du mode de production du son :
- l’instrument est métallique ;
- il est frappé ;
- sa paroi entre en vibration ;
- il produit un son puissant et retentissant.
Il le rapproche donc des cymbales, même si sa forme est celle d’une cloche.
La traduction littérale du chapitre XCI — « une sorte de cymbales » — reste correcte pour restituer le vocabulaire de l’auteur. Une identification moderne doit cependant préciser :
double cloche de fer sans battant, frappée extérieurement avec une baguette.
Deux instruments distincts
Planche | Description de Bonanni | Identification moderne probable |
|---|---|---|
XCI | Deux petites cloches semblables à des cornes | Double cloche de fer sans battant |
XCII | Cloche à bestiaux de forme carrée | Cloche quadrangulaire de fer sans battant |
Ces images montrent que Bonanni ne décrit pas deux techniques de jeu d’un même objet, mais deux instruments distincts appartenant à une même famille de percussions métalliques.
La planche XCI représente une double cloche permettant vraisemblablement d’alterner deux hauteurs. La planche XCII montre une cloche unique, plus volumineuse et quadrangulaire, dont le son devait être plus grave.
Valeur documentaire des gravures
Les deux figures concordent remarquablement avec les descriptions textuelles. Elles renforcent donc l’idée que Bonanni ou son graveur disposait d’un modèle iconographique relativement précis de ces instruments.
Les personnages sont présentés comme africains : peau sombre, cheveux courts ou coiffure ornée de plumes, pagne, torse découvert et pieds nus. Leur apparence reste évidemment soumise aux conventions artistiques européennes du XVIIIe siècle, mais les instruments eux-mêmes sont dessinés avec suffisamment de précision pour reconnaître :
- leur forme ;
- leur matériau vraisemblablement métallique ;
- l’absence de battant intérieur ;
- leur mode de préhension ;
- leur percussion au moyen d’une baguette.
La formulation la plus exacte pour les légendes modernes serait donc :
XCI — Musicien africain jouant d’une double cloche de fer sans battant, appelée longa par Bonanni.
XCII — Musicien africain frappant avec une baguette une cloche de fer quadrangulaire sans battant.
Ces deux planches constituent ainsi des témoignages iconographiques anciens sur les cloches métalliques de l’espace Kongo-Angola, que Bonanni rangeait dans la catégorie générale des cimbali.
Source : Filippo Buonanni, Gabinetto armonico : pieno d'istromenti sonori (Le Cabinet harmonique, rempli d’instruments sonores).
Les cloches musicales dans le Congo précolonial et le travail du fer
Les instruments figurés semblent avoir été fabriqués en fer forgé. À la différence des grandes cloches européennes obtenues par moulage, de nombreuses cloches africaines étaient réalisées à partir de plaques de fer martelées, repliées et assemblées. Le forgeron devait obtenir une cavité suffisamment régulière et résistante pour produire un timbre net.
La réalisation d’une double cloche demandait une maîtrise supplémentaire. Les deux corps devaient être façonnés, accordés de manière différenciée puis réunis par une poignée solide. Leur taille relative déterminait en partie la hauteur de chaque son : le corps le plus volumineux produisait généralement le son le plus grave.
La présence de ces instruments témoigne du développement de la métallurgie du fer dans l’Afrique centrale précoloniale. Les forgerons ne se limitaient pas à la fabrication d’armes et d’outils ; ils produisaient aussi des objets cérémoniels et musicaux dont la valeur dépendait de la qualité du métal, de la sonorité et du statut de leur détenteur.
Il est cependant difficile de reconstituer les techniques précises à partir des seules gravures. Les artistes européens pouvaient simplifier les jointures, les parois ou les poignées. Les objets ethnographiques plus récents offrent des comparaisons utiles, sans constituer des copies nécessairement identiques des modèles du XVIIe siècle.
Tenue, percussion et production du son
Les illustrations de Bonanni montrent que la cloche était tenue d’une main par sa poignée, tandis que l’autre main maniait la baguette. Le musicien pouvait probablement modifier la durée et l’intensité du son en laissant vibrer librement l’instrument ou en rapprochant sa paroi du corps afin d’en étouffer la résonance.
Une double cloche permet d’alterner deux hauteurs. Cette opposition entre un son grave et un son aigu facilite la création d’une formule rythmique répétée. Une telle formule peut servir de repère temporel aux tambours, aux chanteurs et aux danseurs, ou devenir un signal immédiatement reconnaissable dans un contexte militaire.

Musicien tenant une double cloche longa. Aquatinte de Gallo Gallina, associée à Giulio Ferrario. Jerome Robbins Dance Division, The New York Public Library.
La baguette décrite par Cavazzi est amincie du côté de la poignée et élargie à l’extrémité frappante. Cette forme concentre le choc tout en permettant une prise souple. Les gravures de Bonanni montrent elles aussi de courtes baguettes, dont l’extrémité paraît légèrement renflée.
Les sources ne donnent cependant aucune notation des rythmes et ne précisent pas l’accord exact des doubles cloches. On peut donc identifier le principe de jeu sans reconstituer fidèlement le répertoire sonore du XVIIe siècle.
Guerre, signaux et communication
La fonction militaire de la longa est la mieux documentée. Cavazzi indique que ses sonneries étaient comprises par les combattants lors de l’avancée et de la retraite. L’instrument permettait probablement de maintenir la coordination d’un groupe malgré la distance, la végétation et le bruit de l’affrontement.
Différentes séquences pouvaient annoncer le rassemblement, le départ, la progression ou le repli. La puissance et le timbre pénétrant du fer rendaient la cloche particulièrement adaptée à cette fonction. Son rythme pouvait également aider les hommes à marcher ensemble et à reconnaître la position du commandement.
Il convient toutefois de distinguer ces signaux conventionnels d’un véritable langage musical. La source affirme que les indications étaient comprises de tous les membres du groupe concerné, mais elle ne dit pas que la longa reproduisait des phrases dans une langue tonale. Le fonctionnement se rapproche davantage de sonneries militaires codifiées que de la « parole tambourinée » attestée dans d’autres contextes.
Le contrôle de l’instrument avait enfin une dimension stratégique. La cloche rendait audible la présence du chef et contribuait à maintenir la cohésion de la troupe. Sa perte ou sa capture pouvait dès lors posséder une signification militaire et politique, même si les sources disponibles ne décrivent pas précisément un tel événement.
Les cloches musicales dans le Congo précolonial comme emblèmes du pouvoir
Dans plusieurs sociétés de l’Afrique centrale, certains instruments sonores figuraient parmi les marques de dignité. Tambours, trompes et cloches annonçaient l’arrivée du souverain ou d’un commandant et distinguaient sa suite de celle des personnes ordinaires. Leur son créait autour du détenteur du pouvoir un espace cérémoniel immédiatement reconnaissable.
Le témoignage de Cavazzi est particulièrement explicite : la longa participe à la légitimité du seigneur imbangala. La remise ou la possession de la cloche ne signifie donc pas seulement que son détenteur dirige des musiciens. Elle indique son droit à commander, à faire respecter certaines règles et à présider les rites liés à sa fonction.
La relation entre le pouvoir et la cloche repose à la fois sur sa sonorité et sur sa matérialité. Le fer, transformé par le travail spécialisé du forgeron, confère à l’objet une résistance et un prestige particuliers. La double cloche permet en outre de produire une formule distinctive qui peut fonctionner comme la signature sonore d’une autorité.
Il serait néanmoins excessif d’affirmer que toutes les cloches étaient réservées aux souverains. Les sources et les collections plus tardives attestent également des usages musicaux, rituels et pratiques. Le statut dépendait du type d’objet, de sa taille, de son contexte et de la personne autorisée à le manipuler.
Musique, danse et pratiques rituelles
Dans les ensembles musicaux, une cloche peut maintenir une formule régulière autour de laquelle s’organisent les parties des tambours, les chants, les battements de mains et les mouvements des danseurs. Son attaque nette traverse facilement la masse sonore. La double cloche enrichit cette fonction grâce à l’alternance de deux hauteurs.
Cavazzi et Merolla documentent l’existence de cloches simples et doubles dans l’Afrique centrale du XVIIe siècle. Le Musée royal de l’Afrique centrale souligne l’importance de leurs textes et de leurs images pour l’histoire de ces instruments : Bozomu — Bell.
Les collections constituées aux XIXe et XXe siècles montrent aussi des cloches associées aux nganga, spécialistes de la guérison, de la divination et de la médiation rituelle. Leur son pouvait accompagner les chants, appeler l’attention des puissances invisibles ou ponctuer les opérations réalisées autour d’un nkisi.
Le Metropolitan Museum of Art conserve notamment une double cloche congolaise en bois appelée kunda, datée de la fin du XIXe siècle et rattachée aux pratiques des nganga. Elle était employée pendant des chants et des danses thérapeutiques : Kunda (Double Bell). Cet objet éclaire la diversité des traditions congolaises, mais sa date tardive interdit d’attribuer automatiquement le même usage aux cloches de fer décrites deux siècles auparavant.
Des « cymbales » qui ne sont pas des disques
Bonanni classe la longa parmi les cimbali. La traduction littérale « cymbales » est fidèle à son vocabulaire, mais elle risque d’induire le lecteur moderne en erreur. Les illustrations ne montrent nullement deux disques métalliques entrechoqués. Elles représentent des corps creux en forme de cloches, frappés extérieurement.
Au XVIIe et au début du XVIIIe siècle, cimbali pouvait être utilisé de façon relativement large pour désigner des objets métalliques sonores. Bonanni paraît les regrouper selon leur matériau et leur mode de vibration plutôt que selon les catégories précises de l’organologie actuelle.
La désignation moderne la plus rigoureuse est donc « cloche métallique sans battant » ou, pour la planche XCI, « double cloche de fer sans battant ». Le mot « gong » peut également apparaître dans certaines études, mais il ne doit pas laisser croire à l’existence d’un grand disque suspendu comparable aux gongs asiatiques.
Cette différence de vocabulaire rappelle une règle essentielle dans l’étude des instruments anciens : il faut conserver le terme original dans la citation, puis expliquer séparément la nature de l’objet représenté. Moderniser silencieusement le mot ferait disparaître la manière dont l’auteur classait les sons et les instruments.
Noms africains et transcriptions européennes
Les sources emploient plusieurs noms : longa, longo, moquoquo, ngonge, ngongi, gonji ou encore kunda. Ces formes ne doivent pas être automatiquement considérées comme des synonymes. Elles peuvent provenir de langues différentes, désigner des matériaux distincts ou renvoyer à une fonction particulière.
Les missionnaires transcrivaient les mots africains selon les conventions de l’italien ou du portugais, parfois après les avoir entendus par l’intermédiaire de traducteurs. Une même appellation pouvait donc recevoir plusieurs orthographes. Bonanni transforme ainsi les Giaghi de la tradition de Cavazzi en Ginghi.
Le mot longa est clairement associé dans les textes étudiés à une cloche militaire. Moquoquo apparaît chez Cavazzi comme une désignation plus générale ou parallèle. Les termes ngonge et ngongi sont employés dans des travaux postérieurs pour des cloches doubles, tandis que kunda désigne notamment des cloches en bois liées à certains usages rituels.
La méthode la plus prudente consiste à conserver pour chaque instrument le nom fourni par sa source, avec sa date et son contexte, plutôt qu’à reconstruire artificiellement un lexique uniforme couvrant toute l’Afrique centrale.
L’allégation relative au sang humain
Bonanni affirme que les Ginghi utilisaient la longa « avec superstition » et mêlaient du sang humain à sa fabrication. Cette phrase relève d’un registre missionnaire qui présente fréquemment les pratiques africaines comme idolâtres, cruelles ou irrationnelles.
Le passage détaillé du manuscrit de Cavazzi rendu accessible par John K. Thornton décrit la forme de la cloche, le maillet, son emploi militaire et sa valeur politique. Il ne mentionne pas, dans ce développement, l’incorporation de sang humain. L’affirmation de Bonanni peut provenir d’un autre passage, de la version remaniée publiée en 1687 ou d’une amplification intervenue au cours de la transmission du texte.
Il est également possible qu’un rite de consécration ait été confondu avec la fabrication matérielle de l’instrument. Les sources européennes traduisent parfois sous le mot « superstition » des pratiques dont elles ne comprenaient ni le vocabulaire ni la fonction.
Faute de confirmation indépendante et de localisation précise dans la source intermédiaire, cette information doit être présentée comme une allégation rapportée par Bonanni, non comme un fait établi concernant les Imbangala ou les populations du Congo.
Les cloches musicales dans le Congo précolonial : portée et limites des sources
Les documents permettent d’établir avec certitude la présence de cloches musicales dans l’espace Kongo–Angola au XVIIe siècle. Les instruments pouvaient être simples ou doubles, coniques ou quadrangulaires. Les modèles décrits par Cavazzi et Bonanni étaient frappés avec une baguette et pouvaient produire des signaux compris par un groupe de combattants.
Leur fonction était multiple. Les cloches structuraient les ensembles musicaux, accompagnaient probablement certaines danses, transmettaient des commandements et rendaient audible l’autorité d’un chef. Des objets plus tardifs indiquent également une importante dimension thérapeutique et religieuse, sans permettre de projeter tous ces usages sur les siècles antérieurs.
La documentation demeure toutefois fragmentaire. Elle est majoritairement européenne, souvent missionnaire et fréquemment remaniée avant publication. Les images sont précieuses, mais elles peuvent mêler observation, conventions artistiques et reconstruction. Les noms locaux sont instables, et les objets conservés sont généralement postérieurs aux textes du XVIIe siècle.
L’étude doit donc éviter deux excès : considérer les récits européens comme des descriptions parfaitement neutres, ou les rejeter au point de nier les informations qu’ils contiennent. Croisées entre elles et confrontées aux objets, les sources montrent que les cloches faisaient partie d’une culture sonore élaborée, intimement liée à la métallurgie, à la musique et aux institutions politiques de l’Afrique centrale précoloniale.
Bibliographie
- Giovanni Antonio Cavazzi, Missione evangelica, manuscrit du XVIIe siècle, édition et traduction numérique de John K. Thornton.
- Giovanni Antonio Cavazzi, Istorica descrizione de’ tre regni Congo, Matamba ed Angola, Bologne, 1687.
- Girolamo Merolla da Sorrento, Breve e succinta relatione del viaggio nel regno di Congo, Naples, 1692.
- Filippo Bonanni, Gabinetto armonico pieno d’istromenti sonori, Rome, 1722, chapitres XCI et XCII.
- Musée royal de l’Afrique centrale, base documentaire des instruments de musique africains.
- Metropolitan Museum of Art, notice de la double cloche congolaise kunda, fin du XIXe siècle.

