septembre 16

Les Noirs dans la Maqāma d’Oman sont-ils des esclaves ?

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Les Noirs dans la Maqāma d’Oman sont représentés dans plusieurs miniatures du célèbre manuscrit des Maqāmāt d’al-Ḥarīrī illustré par Yaḥyā ibn Maḥmūd al-Wāsiṭī en 1237. Des personnages à la peau sombre apparaissent successivement à bord d’un navire, sur une île merveilleuse et dans la demeure d’un puissant personnage. Certaines reproductions modernes présentent ces images comme des témoignages de l’esclavage africain ou de la traite dans l’océan Indien. Cette interprétation ne repose cependant ni sur le texte d’al-Ḥarīrī ni sur une identification certaine des personnages. 

La couleur de peau employée par l’artiste ne suffit à établir ni une origine géographique ni un statut juridique. Le texte ne raconte aucun transport de captifs. Lorsqu’il mentionne explicitement des esclaves, il les situe devant la demeure du maître de l’île, après le débarquement des voyageurs. Rien ne permet de les confondre avec l’équipage du navire ou d’identifier tous les personnages foncés des miniatures à des personnes asservies. 

L’étude de cette séquence impose donc de distinguer trois niveaux souvent mélangés : le récit composé par al-Ḥarīrī au XIᵉ siècle, les images ajoutées par al-Wāsiṭī en 1237 et les interprétations modernes de ces images. Les miniatures attestent la représentation de personnes noires dans l’espace maritime associé à Oman, mais elles ne constituent pas une illustration documentaire de la traite des esclaves. 

Une séquence maritime de la trente-neuvième maqāma 

La trente-neuvième maqāma, communément appelée « maqāma d’Oman », appartient au recueil d’al-Ḥarīrī de Bassora, mort en 1122. Comme les autres récits de l’ouvrage, elle met en scène al-Ḥārith ibn Hammām, narrateur fictif, et Abū Zayd al-Sarūjī, personnage érudit, rusé et misérable qui recourt à son éloquence pour survivre. 

Le manuscrit arabe 5847 de la Bibliothèque nationale de France fut copié et illustré en 1237 par Yaḥyā ibn Maḥmūd al-Wāsiṭī, plus d’un siècle après la composition du texte. Les peintures ne doivent donc pas être comprises comme des illustrations réalisées sous la direction d’al-Ḥarīrī. Elles constituent une interprétation visuelle postérieure, produite dans un milieu mésopotamien du XIIIᵉ siècle. 

Au début de l’épisode maritime, le narrateur décide de poursuivre son voyage par mer : 

مِلْتُ إِلَى اجْتِيَازِ التَّيَّارِ، وَاخْتِيَارِ الْفُلْكِ السَّيَّارِ 

Cette phrase peut être traduite ainsi : « Je décidai de traverser les flots et de choisir le navire en mouvement. » 

Abū Zayd interpelle ensuite les occupants du bâtiment : 

يَا أَهْلَ ذَا الْفُلْكِ الْقَوِيمِ 

« Ô gens de ce solide navire ! » 

Il leur demande s’ils accepteraient de prendre avec eux un voyageur : 

أَتَسْتَصْحِبُونَ ابْنَ سَبِيلٍ؟ 

« Accepteriez-vous la compagnie d’un voyageur ? » 

Le récit porte donc sur l’embarquement d’Abū Zayd et sur les aventures de passagers effectuant une traversée. Il ne décrit ni une capture, ni une vente, ni un convoi servile. 

Les Noirs dans la Maqāma d’Oman à bord du navire 

La miniature représentant la traversée montre un navire transportant plusieurs passagers. Six personnages apparaissent derrière les ouvertures de la coque, tandis que des membres de l’équipage manœuvrent les cordages et la voile. À l’arrière se tient un homme barbu à la peau très sombre, généralement interprété comme le pilote ou le timonier. 

Plusieurs travailleurs placés sur le pont sont également peints avec une carnation foncée. Leur tenue sommaire et leur participation aux manœuvres ont parfois conduit à les présenter comme des esclaves africains. Cette lecture ne trouve pourtant aucun appui dans le récit. 

Le texte désigne collectivement les occupants comme les « gens du navire » — ahl hādhā al-fulk — et parle des compagnons de voyage. Il ne leur applique aucun des termes susceptibles d’indiquer un statut servile, tels que : 

  • ʿabd ou ʿabīd, « esclave » ou « esclaves » ; 

  • mamlūk ou mamālīk, « personne possédée » ; 

  • ghulām ou ghilmān, termes pouvant désigner des jeunes hommes, des serviteurs ou des esclaves selon le contexte ; 

  • khādim ou khadam, « serviteur » ou « serviteurs ». 

Rien n’indique davantage que ces marins soient des captifs transportés d’Afrique. Leur activité est celle d’un équipage : ils gouvernent le bâtiment, manipulent les cordages et assurent la navigation. Le navire est figuré comme un moyen de transport ordinaire emprunté par les deux protagonistes, et non comme un navire négrier. 

L’origine des marins demeure elle aussi indéterminée. Dans l’espace maritime reliant l’Irak, l’Arabie, l’Afrique orientale, l’Inde et les îles de l’océan Indien, un personnage à la peau foncée pouvait être originaire de plusieurs régions. Il pouvait également appartenir à une population installée depuis longtemps dans un port du golfe Persique ou de la mer d’Arabie. La miniature ne permet donc de conclure ni à une origine africaine récente ni à une condition servile. 

Marins Noirs dans la Maqāma d’Oman.

Cette miniature représente un voyage maritime d’al-Ḥārith et d’Abū Zayd dans la trente-neuvième Maqāma, dite « omanaise ». Elle provient du manuscrit Schefer, BnF Arabe 5847, folio 119v, peint par al-Wāsiṭī en Irak en 1237. Elle ne représente ni un navire négrier, ni un transport d’esclaves. La couleur foncée de plusieurs membres de l’équipage ne prouve donc aucun statut servile. Leur nudité partielle s’explique également par le travail physique effectué sur le pont. Le patron ou pilote assis à l’arrière est lui-même représenté avec une peau très sombre et occupe manifestement une position de commandement. Certaines publications modernes proposent d’y voir un « équipage swahili ». Il ne s’agit toutefois que d’une interprétation iconographique : le récit ne donne aucune origine aux marins. Ils pourraient être originaires d’Arabie, d’Afrique orientale, d’Inde, du golfe Persique ou de différents ports de l’océan Indien. On peut distinguer avec certitude plusieurs éléments de l’image : les coutures reliant les planches ; le gouvernail de poupe ; l’ancre grappin ; les marins écopant l’eau ; le garçon de vigie (didban) ; les marchands dans la cabine. Source du fichier : Wikimedia Commons.

L’île merveilleuse : une composition imaginaire 

Une deuxième miniature montre le navire à proximité d’une île couverte d’une végétation abondante. Des singes grimpent dans les arbres, des oiseaux occupent les branches et des créatures à visage humain apparaissent parmi les animaux. Un marin à la peau sombre se tient à l’extrémité du bâtiment. 

Cette scène appartient au registre des merveilles géographiques et littéraires. Elle ne représente pas nécessairement une île réelle et précisément localisable. Les créatures hybrides, les animaux exotiques et la végétation stylisée soulignent le caractère fabuleux de l’épisode. 

Noirs dans la Maqāma d’Oman sur l'île merveilleuse.

Cette miniature représente l’île merveilleuse ou mystérieuse de la trente-neuvième maqāma, dite maqāma d’Oman. Elle se trouve au folio 121r du manuscrit BnF Arabe 5847. La scène ne doit donc pas être interprétée comme une représentation documentaire de la faune d’une région déterminée. Il s’agit d’une illustration littéraire et merveilleuse, apparentée aux récits d’îles fabuleuses de la littérature géographique arabe. Le personnage noir placé sur le bateau est vraisemblablement un marin ou un membre de l’équipage. Ni l’image ni le passage correspondant ne l’identifient comme esclave. Sa pigmentation ne permet pas davantage de déterminer son origine géographique : on ne peut raisonnablement en déduire qu’il s’agirait d’un captif africain transporté vers l’Arabie. Il faut également nuancer la légende parfois diffusée sous le titre « île de l’océan Indien ». Le récit raconte un voyage dirigé vers Oman depuis Bassora ; la scène se situe donc dans l’espace maritime du golfe Persique et de la mer d’Oman, sans que le texte permette nécessairement de localiser précisément cette île imaginaire.

Bernard O’Kane a notamment observé que certains animaux représentés par al-Wāsiṭī ne figurent pas dans le récit correspondant. L’artiste ne se contente donc pas toujours de transposer littéralement le texte : il enrichit les épisodes, ajoute des personnages ou des détails et construit ses propres compositions. 

La présence du marin noir dans cette image relève de cette interprétation iconographique. Le texte ne l’identifie ni comme Africain ni comme esclave. La miniature ne montre d’ailleurs aucune vente, aucune contrainte physique et aucun groupe de captifs. Elle prolonge simplement la représentation du voyage maritime. 

Il serait également imprudent de considérer tous les personnages de la séquence comme des habitants d’Oman. L’action passe par une traversée et par une île non identifiée. Les figures imaginées par al-Wāsiṭī peuvent renvoyer aux populations de l’Irak méridional, du golfe Persique, de l’Arabie, de l’Afrique orientale, de l’Inde ou à des types picturaux conventionnels. 

Les Noirs dans la Maqāma d’Oman au palais 

La troisième miniature représente l’intérieur de la demeure du maître de l’île. Dans la partie supérieure, un homme de haut rang est entouré de plusieurs personnages. Dans la partie inférieure, une femme enceinte ou en train d’accoucher est assistée par d’autres femmes. Abū Zayd intervient dans l’épisode en mettant par écrit une formule destinée à faciliter l’accouchement. 

Cette scène est parfois décrite comme la représentation d’une « reine donnant naissance ». Le terme de « reine » est toutefois trop précis. Le texte permet de reconnaître une femme appartenant à la maison d’un personnage puissant, mais ne lui attribue pas nécessairement un titre royal. Il est plus prudent de parler d’une dame de haut rang ou de la maîtresse de la demeure. 

La parturiente reçoit un traitement visuel qui souligne son importance. Elle occupe le centre de la composition inférieure, porte des bijoux et est soutenue par une femme. Une autre intervenante, probablement une accoucheuse, est placée à ses pieds. Deux femmes apparaissent dans les compartiments latéraux. 

Plusieurs de ces personnages possèdent une carnation sombre. Cette caractéristique est importante, car la couleur foncée n’est pas réservée aux travailleurs du navire ou aux personnes occupant une position subalterne. La femme située au centre appartient manifestement à l’élite de la demeure. Dans la partie supérieure, le maître ou notable est lui aussi représenté avec une carnation relativement foncée. 

Les Noirs dans la Maqāma d’Oman sont aussi des membres de l'aristocratie.

Cette miniature représente l’accouchement d’une femme de la maison du souverain d’Oman, dans la trente-neuvième maqāma des Maqāmāt d’al-Ḥarīrī. Elle se trouve au folio 122v du manuscrit BnF Arabe 5847.   La composition superpose deux espaces :   En haut, le maître de la demeure, entouré de deux hommes, attend l’issue de l’accouchement. À gauche, Abū Zayd écrit la formule ou l’amulette censée faciliter la délivrance ; à droite, un homme tient vraisemblablement le récipient ou le matériel demandé.   En bas, la parturiente est soutenue par une femme tandis qu’une sage-femme, agenouillée devant elle, assiste l’accouchement. Les deux femmes placées dans les niches latérales appartiennent au personnel féminin de la maison.   La femme enceinte n’est pas explicitement une « reine » dans le texte : elle est présentée comme une femme noble ou une dame de haut rang — ḥurra dans certaines traductions et interprétations. Le titre courant « la reine d’Oman accouchant » est donc plus affirmatif que le récit.   Concernant les autres personnages, une ancienne traduction anglaise emploie le mot “slaves” lorsque les gens de la maison vont prévenir leur maître. Cependant, le terme arabe paraît être al-mawālī, pluriel de mawlā, qui peut désigner selon le contexte des dépendants, clients, serviteurs, affranchis ou maîtres. Il ne permet pas, à lui seul, d’identifier avec certitude chacune des femmes représentées comme une esclave.   Ainsi :   la sage-femme exerce une fonction d’assistance ;   les femmes latérales peuvent être des servantes ou suivantes ;   leur statut servile précis n’est pas indiqué individuellement ;   leur teint ne démontre ni leur esclavage ni une origine africaine.   Cette image atteste avant tout une scène domestique d’accouchement, non un commerce d’esclaves, un transport de captifs ou une traite maritime.

La composition affaiblit donc l’idée selon laquelle al-Wāsiṭī aurait utilisé systématiquement la peau noire comme un signe graphique de servitude. Des personnages foncés peuvent occuper une position centrale, recevoir des marques de richesse et appartenir à la maison dirigeante. 

La condition des femmes qui entourent la parturiente reste néanmoins incertaine. Certaines peuvent être des parentes, des servantes ou des esclaves domestiques, mais leur statut individuel n’est pas donné par leur apparence. La miniature ne permet pas de déterminer lesquelles seraient libres ou asservies. 

Les esclaves explicitement mentionnés par le texte 

Le récit connaît cependant l’existence d’esclaves. À l’arrivée des voyageurs devant la demeure du maître de l’île, al-Ḥarīrī écrit : 

وَدُونَهُ زُمْرَةٌ مِنْ عَبِيدٍ 

« Devant celui-ci se trouvait un groupe d’esclaves. » 

Le mot ʿabīd est ici explicite. Plus loin, le texte emploie ghilma : 

أَيَّتُهَا الْغِلْمَةُ 

« Ô jeunes serviteurs ! » ou, dans ce contexte, « Ô esclaves ! » 

Il précise ensuite : 

فَتَبَادَرَتِ الْغِلْمَةُ إِلَى مَوْلَاهُمْ 

« Les jeunes serviteurs se précipitèrent vers leur maître. » 

L’expression mawlāhum, « leur maître », confirme ici la relation de dépendance. Le contexte autorise donc à comprendre les ghilma comme les esclaves ou jeunes serviteurs précédemment introduits par le terme ʿabīd. 

Cette mention ne prouve toutefois pas que les marins de la traversée soient des esclaves. Les deux groupes interviennent à des moments et dans des espaces distincts du récit : 

Groupe 

Lieu 

Désignation dans le texte 

Statut établi 

Occupants et équipage du navire 

En mer 

« Gens du navire », voyageurs 

Aucun statut servile indiqué 

Marin de l’île merveilleuse 

À bord du navire 

Aucune désignation individuelle 

Statut inconnu 

Groupe devant la demeure 

Sur l’île, devant le maître 

ʿabīd, puis ghilma 

Esclaves ou serviteurs dépendants 

Femmes de la scène d’accouchement 

Dans la demeure 

Statuts individuels non précisés 

Indéterminés 

Le texte ne raconte pas l’arrivée des ʿabīd par le navire des protagonistes. Il ne donne aucune indication sur leur origine, leur couleur, les circonstances de leur asservissement ou leur éventuel déplacement. Leur présence dans la maison d’un puissant personnage atteste l’existence locale de l’esclavage dans l’univers du récit, mais pas une traite maritime représentée par les miniatures précédentes. 

Noir ne signifie ni Africain ni esclave 

L’interprétation moderne repose souvent sur une double assimilation : un Noir serait nécessairement africain et un Africain représenté dans une société arabe serait probablement un esclave. Aucun de ces passages n’est méthodologiquement assuré. 

Les catégories chromatiques médiévales ne correspondent pas exactement aux catégories raciales contemporaines. Dans la littérature arabe, le terme aswad, « noir », et le pluriel collectif Sūdān, « les Noirs », peuvent être employés dans des sens variables. Ils peuvent désigner certaines populations africaines, mais aussi regrouper plus largement des peuples caractérisés par les auteurs comme foncés. 

Al-Jāḥiẓ, écrivain de Bassora du IXᵉ siècle, illustre la souplesse de ces catégories dans son ouvrage généralement connu sous le titre Fakhr al-Sūdān ʿalā al-Bīḍān. Il fait déclarer aux Noirs : 

وَمِنَّا الْعَرَبُ لَا مِنَ الْبِيضَانِ؛ لِقُرْبِ أَلْوَانِهِمْ مِنْ أَلْوَانِنَا. وَالْهِنْدُ أَسْفَرُ أَلْوَانًا مِنَ الْعَرَبِ، وَهُمْ مِنَ السُّودَانِ 

« Les Arabes sont des nôtres et non des Blancs, en raison de la proximité de leurs couleurs avec les nôtres. Les Indiens ont le teint plus clair que les Arabes, et ils comptent pourtant parmi les Noirs. » 

Il écrit également : 

فَإِنْ كَانَ اسْمُ أَسْوَدَ وَقَعَ عَلَيْنَا فَنَحْنُ السُّودَانُ الْخُلَّصُ، وَالْعَرَبُ أَشْبَاهُ الْخُلَّصِ 

« Si le nom de Noir nous est appliqué, nous sommes les Noirs véritables, et les Arabes ressemblent aux Noirs véritables. » 

Ces passages appartiennent à une œuvre rhétorique et polémique. Ils ne constituent pas une description ethnographique d’Oman au XIIIᵉ siècle. Ils montrent néanmoins qu’un auteur arabe médiéval pouvait appliquer des catégories de couleur à des Arabes et à des Indiens sans que celles-ci désignent exclusivement les habitants de l’Afrique subsaharienne. 

La peau noire des personnages d’al-Wāsiṭī ne permet donc pas de leur attribuer une origine précise. Plus fondamentalement, la couleur ne renseigne pas sur le statut juridique. Un marin, un notable, une femme de haut rang, un serviteur libre et un esclave pouvaient être représentés avec une carnation foncée. 

Les Noirs dans la Maqāma d’Oman et la géographie d’al-Jāḥiẓ 

Un autre passage d’al-Jāḥiẓ est parfois invoqué pour expliquer la diversité humaine de l’océan Indien : 

وَالْبَحْرُ أَكْثَرُ مِنَ الْبَرِّ، وَجَزَائِرُ الْبَحْرِ مَا بَيْنَ الصِّينِ وَالزَّنْجِ مَمْلُوءَةٌ سُودَانًا، كَسَرَنْدِيبَ، وَكَلَهْ، وَأَمَلَ، وَالزَّابِجِ وَجَزَائِرِهَا، إِلَى الْهِنْدِ، إِلَى الصِّينِ، إِلَى كَابُلَ وَتِلْكَ السَّوَاحِلِ 

« La mer est plus vaste que la terre, et les îles de la mer situées entre la Chine et le pays des Zanj sont remplies de populations noires, telles Sarandib, Kalah, Amal, Zabij et ses îles, jusqu’à l’Inde, la Chine, Kaboul et ces rivages. » 

Le passage ne dit pas que l’océan Indien serait « rempli d’esclaves noirs ». Il évoque des populations considérées comme noires par l’auteur sur un espace immense allant de l’Afrique orientale à l’Asie. Les régions énumérées comprennent notamment des territoires indiens et sud-est asiatiques. 

Cette géographie rend particulièrement fragile l’identification automatique des marins foncés à des Africains. Dans l’imaginaire savant et géographique auquel pouvait avoir accès un artiste mésopotamien, les mers orientales étaient fréquentées par de nombreuses populations à la peau sombre. 

Les ports de l’Irak méridional et du Golfe étaient en relation avec l’Arabie, l’Iran, l’Afrique orientale, le sous-continent indien et les îles de l’océan Indien. Bassora connaissait notamment la présence de populations désignées comme Zanj, de groupes venus de la vallée de l’Indus tels que les Zuṭṭ, ainsi que de marins ou soldats indiens parfois appelés Sayābija. Il n’existe toutefois aucun moyen d’identifier un personnage particulier des miniatures à l’un de ces groupes. 

L’image peut traduire une perception générale de la diversité des populations maritimes. Elle ne constitue pas un portrait ethnique suffisamment précis pour reconnaître l’origine de chaque individu. 

Une représentation, non un document sur la traite 

Les miniatures d’al-Wāsiṭī possèdent une grande valeur pour l’histoire de l’art et l’étude des représentations sociales. Elles montrent qu’en 1237 un artiste mésopotamien pouvait intégrer des personnages à la peau noire à des scènes maritimes et domestiques liées à l’espace d’Oman. 

Elles montrent également ces personnages dans des fonctions variées : 

  • membres d’équipage ; 
  • pilote ou timonier ; 
  • habitants d’un espace insulaire ; 
  • maître ou notable ; 
  • femme de haut rang ; 
  • assistantes ou servantes. 

Cette diversité contredit une lecture dans laquelle toute personne noire serait nécessairement un esclave. La place occupée dans la composition, les vêtements, les bijoux et les gestes distinguent des individus appartenant à plusieurs niveaux sociaux. 

Il faut néanmoins éviter l’excès inverse. Les miniatures ne prouvent pas que tous les personnages foncés soient libres. Le texte mentionne réellement un groupe d’ʿabīd, et certaines personnes de la maison peuvent avoir un statut servile. Le problème réside dans l’impossibilité d’attribuer ce statut à un personnage particulier à partir de sa seule couleur. 

Les images ne permettent pas davantage de démontrer un commerce maritime d’esclaves. Pour qu’une miniature puisse être présentée comme une scène de traite, il faudrait y reconnaître des éléments tels qu’une capture, une transaction, un convoi de captifs, des entraves, une surveillance coercitive ou un texte établissant le transport de personnes asservies. Aucun de ces éléments n’apparaît dans la scène du navire. 

La succession des images établit seulement que les deux protagonistes voyagent par mer, découvrent une île merveilleuse et rencontrent la maison d’un personnage puissant. La présence ultérieure d’esclaves dans cette maison ne transforme pas rétroactivement le navire en bâtiment négrier. 

Conclusion 

Les personnages noirs représentés dans la trente-neuvième maqāma ne peuvent pas être collectivement identifiés comme des esclaves. À bord du navire, le texte parle de voyageurs et de « gens du navire » sans employer de vocabulaire servile. Sur l’île merveilleuse, le marin foncé appartient à une composition largement imaginaire. Dans la demeure, plusieurs personnages à la peau sombre occupent des positions élevées, notamment la femme placée au centre de la scène d’accouchement. 

Al-Ḥarīrī mentionne bien un groupe d’ʿabīd devant la maison du maître de l’île. Cette indication atteste la présence d’esclaves dans le récit, mais elle ne renseigne ni sur leur couleur, ni sur leur origine, ni sur leur mode d’arrivée. Elle ne permet pas de les assimiler à l’équipage du navire. 

L’iconographie d’al-Wāsiṭī témoigne avant tout d’une représentation diversifiée des populations associées aux mers orientales. Dans les catégories chromatiques médiévales, une apparence noire ou très foncée ne désignait pas exclusivement une origine subsaharienne. Elle n’équivalait pas non plus à un statut servile. 

Ces miniatures peuvent donc servir à étudier la visibilité des personnes noires dans l’imaginaire artistique du XIIIᵉ siècle. Elles ne constituent en revanche aucune preuve d’un transport d’esclaves africains vers Oman. Les présenter comme les images d’un navire négrier ou d’une population uniformément asservie revient à ajouter au document une signification que ni le récit ni les scènes représentées ne permettent d’établir. 

Sources principales 


Tags

Arabes, Traite arabo-musulmane


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