La miniature de Zabid est fréquemment présentée sur Internet, dans les manuels et jusque dans certaines publications universitaires comme la représentation d’un marché aux esclaves africains au Yémen au XIIIᵉ siècle. L’image est authentique, mais cette interprétation dépasse largement ce que permettent d’affirmer le manuscrit et le récit qu’elle illustre.
Conservée à la Bibliothèque nationale de France sous la cote Arabe 5847, l’enluminure fut réalisée en 1236-1237 par Yaḥyā ibn Maḥmūd al-Wāsiṭī. Elle accompagne la trente-quatrième Maqāma d’al-Ḥarīrī, dite al-Maqāma al-Zabīdiyya, dont l’action est située à Zabid, au Yémen.
La scène ne constitue toutefois ni un témoignage oculaire sur cette ville, ni un relevé ethnographique de sa population. Al-Ḥarīrī raconte une fiction satirique composée plus d’un siècle auparavant, tandis qu’al-Wāsiṭī, artiste établi en Mésopotamie, en propose sa propre interprétation visuelle. La distinction entre le texte, l’image et leurs légendes modernes est donc indispensable.
Une illustration mésopotamienne d’un récit littéraire
Les Maqāmāt sont un ensemble de cinquante récits composés par al-Ḥarīrī de Bassora, mort en 1122. Leur personnage principal, Abū Zayd al-Sarūjī, est un aventurier rusé qui utilise son éloquence, ses déguisements et différentes supercheries pour obtenir de l’argent. Ses aventures sont rapportées par un narrateur fictif, al-Ḥārith ibn Hammām.
La trente-quatrième maqāma ne constitue donc pas le compte rendu d’un voyage effectué par al-Ḥarīrī. Elle appartient à un genre littéraire fondé sur la virtuosité linguistique, la satire sociale et la tromperie.
Le manuscrit illustré est lui-même postérieur au texte. Sa copie fut achevée en 634 de l’hégire, soit en 1236-1237, par Yaḥyā ibn Maḥmūd al-Wāsiṭī. La notice Mandragore de la BnF attribue l’enluminure à l’Irak. Une production à Bagdad est souvent proposée, mais elle demeure une hypothèse.
La miniature ne fut donc pas peinte au Yémen. Rien ne prouve davantage qu’al-Wāsiṭī ait personnellement visité Zabid. Il illustre un récit situé dans cette ville sans nécessairement représenter des personnes ou un lieu qu’il aurait observés.
Ce que raconte réellement la miniature de Zabid
Au commencement de l’épisode, al-Ḥārith arrive à Zabid accompagné d’un jeune serviteur. Désirant acquérir un autre garçon pour l’assister, il se rend auprès des vendeurs d’esclaves présents dans le marché de la ville.
Le texte arabe déclare :
فَقَصَدْتُ مَنْ يَبِيعُ الْعَبِيدَ بِسُوقِ زَبِيدَ
Fa-qaṣadtu man yabīʿu al-ʿabīda bi-sūqi Zabīd.
« Je me dirigeai vers ceux qui vendaient des esclaves au marché de Zabid. »
La construction grammaticale mérite d’être observée. Al-Ḥarīrī écrit :
man yabīʿu al-ʿabīd : « ceux qui vendent des esclaves » ;
bi-sūqi Zabīd : « dans le marché de Zabid ».
Il n’emploie pas l’expression sūq al-ʿabīd, qui signifierait littéralement « marché des esclaves », ni sūq al-nakhkhāsīn, « marché des marchands d’esclaves ».
Cette nuance n’efface pas la nature de l’activité racontée. La suite du texte mentionne explicitement les nakhkhāsīn, courtiers ou marchands d’esclaves :
فَلَمّا رَأَيْتُ النَّخّاسِينَ نَاسِينَ أَوْ مُتَنَاسِينَ
« Lorsque je vis que les marchands d’esclaves m’avaient oublié ou faisaient semblant de m’avoir oublié… »
Al-Ḥārith précise ensuite :
فَإِنِّي لَأَسْتَعْرِضُ الغِلْمَانَ، وَأَسْتَعْرِفُ الأَثْمَانَ
« Je me mis à examiner les garçons et à me renseigner sur les prix. »
Le récit atteste donc, dans son univers littéraire, la présence de vendeurs d’esclaves au marché de Zabid. Il ne suffit cependant pas à démontrer l’existence historique d’un établissement permanent, exclusivement et institutionnellement consacré à cette activité.
Une vente frauduleuse, non un arrivage de captifs
Abū Zayd apparaît alors sous le déguisement d’un marchand. Il présente un jeune homme en criant :
مَنْ يَشْتَرِي مِنِّي غُلَاماً صَنَعَا
« Qui m’achètera un garçon habile ? »
Le terme ghulām peut désigner un garçon, un jeune homme, un serviteur ou, selon le contexte, un jeune esclave. Ici, Abū Zayd cherche précisément à faire passer le garçon pour une personne qu’il pourrait légalement vendre.
Séduit par les qualités du jeune homme, al-Ḥārith verse deux cents dirhams. Le garçon prononce cependant une formule équivoque :
أَنَا يُوسُفُ، أَنَا يُوسُفُ
« Je suis Joseph, je suis Joseph. »
Cette déclaration renvoie à Joseph, homme libre injustement vendu dans le récit coranique. Elle permet au jeune homme d’affirmer indirectement sa liberté sans révéler immédiatement la fraude.
Après le départ d’Abū Zayd, il apparaît que le garçon n’est pas un esclave : il est le propre fils du prétendu vendeur et son complice. Al-Ḥārith n’a donc pas acheté un captif, mais a été victime d’une escroquerie soigneusement mise en scène.
La transaction centrale de la maqāma est ainsi une fausse vente d’esclave. Elle ne concerne ni un captif africain, ni une personne transportée à travers la mer Rouge, ni un esclave réellement détenu par Abū Zayd.

Marché de Zabid au Yémen. Abu Zayd vend son fils à al-Harith, en cachant son visage. Le fils ayant donné un faux nom refuse de suivre l'acquéreur et conteste la vente. Al-Harith en appelle au cadi, mais perd son procès et son argent…. Cette miniature ne représente pas un groupe d’esclaves africains dans un marché yéménite. Elle illustre une vente frauduleuse fictive dans laquelle Abū Zayd présente son propre fils comme un esclave. Aucun des autres personnages figurés ne peut être identifié comme esclave sur la seule base de son apparence. L’image ne constitue donc pas une preuve iconographique d’une traite africaine organisée à Zabid ou à travers la mer Rouge. Source : Page d'un des Maqamat (les Séances) de al-Hariri. Manuscrit de l'école de Bagdad calligraphié et illustré par al-Wasiti (1237). (Ph. Coll Archives Nathan). Manuscrit arabe 5847, fol. 105, Maqâma 34 : Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, Division orientale.
Les personnages noirs ne sont pas identifiés par le texte
Plusieurs personnages à peau sombre apparaissent au premier plan de l’enluminure. Cette particularité a favorisé la diffusion de légendes telles que « esclaves africains au marché de Zabid » ou « marché aux esclaves noirs au Yémen ».
Le texte ne permet pourtant pas cette identification individuelle. Les personnages dont le rôle est certain sont :
Abū Zayd, déguisé en vendeur ;
son fils, présenté frauduleusement comme un esclave ;
al-Ḥārith, l’acheteur trompé ;
les courtiers ou personnes réunies autour de la transaction.
Le fils d’Abū Zayd, seule personne effectivement mise en vente dans l’intrigue représentée, n’est pas peint comme noir. Il n’est par ailleurs pas esclave, mais libre.
Les hommes noirs assis au premier plan peuvent appartenir à la population du marché, être des intermédiaires, des vendeurs, des clients.
Aucune inscription ne donne leur nom, leur statut ou leur origine. Le texte ne dit pas que les garçons examinés sont noirs, africains, zanj, abyssins ou éthiopiens. Leur couleur ne démontre donc pas :
qu’ils sont juridiquement esclaves ;
qu’ils viennent d’Afrique ;
qu’ils ont été capturés ;
qu’ils ont traversé la mer Rouge ;
qu’ils font partie d’un arrivage de captifs.
Certaines études modernes vont pourtant beaucoup plus loin. Dans sa présentation de la trente-quatrième maqāma, Michael Cooperson affirme ainsi que l’image montre un marché « rempli de prisonniers africains ». Cette identification constitue une interprétation moderne de la scène : elle n’est accompagnée d’aucune démonstration individuelle du statut et de l’origine des personnages peints. Michael Cooperson, Imposture 34: The Fraud of Slavery.
La miniature de Zabid et sa légende moderne
La BnF intitule l’image :
« Maqâma 34 : al-Hârith au marché aux esclaves ».
Cette désignation est compréhensible comme résumé du récit. Elle ne constitue cependant pas une légende médiévale inscrite sur la miniature. Il s’agit d’un intitulé moderne attribué par les catalogueurs.
La transformation s’effectue en plusieurs étapes :
al-Ḥarīrī mentionne des vendeurs d’esclaves au marché de Zabid ;
les catalogues résument la scène par « marché aux esclaves de Zabid » ;
des publications présentent ensuite tous les personnages noirs comme des esclaves ;
ces mêmes personnages sont qualifiés d’Africains ;
l’image est finalement utilisée comme preuve d’une traite africaine à travers la mer Rouge.
Seule la première proposition est directement formulée par le texte. Les suivantes comportent des degrés croissants d’interprétation.
Une légende comme « marché aux esclaves africains de Zabid au XIIIᵉ siècle » cumule plusieurs problèmes. Elle laisse entendre que l’artiste aurait observé la ville, que tous les personnages noirs seraient des captifs africains et que la scène constituerait une photographie documentaire d’un commerce réel. Aucune de ces affirmations n’est démontrée par le manuscrit.
La miniature ne fournit aucun nombre, aucune provenance, aucune route, aucune fréquence et aucun témoignage de traversée. Elle ne peut donc mesurer l’ampleur d’un trafic ni prouver l’existence d’une traite régulière reliant l’Afrique au Yémen.
Une représentation littéraire plutôt qu’un témoignage oculaire
Trois niveaux documentaires doivent être distingués.
Le premier est le texte d’al-Ḥarīrī, composé au début du XIIᵉ siècle. Il montre qu’un écrivain de Bassora pouvait situer de manière vraisemblable des vendeurs d’esclaves dans le marché de Zabid. Mais l’auteur ne prétend pas avoir assisté à la scène et fait parler un narrateur fictif.
Le deuxième est l’enluminure d’al-Wāsiṭī, réalisée plus d’un siècle après la rédaction de l’œuvre. Elle révèle comment un artiste mésopotamien du XIIIᵉ siècle imaginait la scène. Elle renseigne sur son langage pictural, ses conventions sociales et sa manière de différencier les personnages.
Le troisième est constitué par les notices et commentaires modernes. Ceux-ci cherchent à donner un titre immédiatement compréhensible à l’image, mais tendent parfois à effacer sa nature littéraire et à lui attribuer une valeur ethnographique excessive.
La miniature peut être utilisée pour étudier l’histoire de l’art et les représentations médiévales de l’esclavage. Elle ne peut être considérée, isolément, comme la preuve matérielle d’un marché spécialisé observé à Zabid.
Les autres mentions d’esclaves dans les Maqāmāt
L’étude des autres épisodes confirme que les termes traduits par « esclave » ne désignent pas systématiquement des personnes asservies et ne s’accompagnent généralement d’aucune indication de couleur.
Dans la huitième maqāma, un vieillard prétend avoir possédé une jāriya, tandis qu’un jeune homme évoque un esclave masculin remis en garantie. Le récit révèle finalement une énigme lexicale : la prétendue femme servile est une aiguille et l’esclave masculin un applicateur à khôl. Aucun être humain asservi n’est impliqué.
Dans la dixième maqāma, un beau ghulām est conduit devant le gouverneur de Raḥba. Certaines légendes modernes le présentent comme « le bel esclave d’Abū Zayd ». Le contexte montre pourtant qu’il s’agit du fils d’Abū Zayd, complice d’une fausse accusation de meurtre. Le mot ghulām signifie ici « garçon » ou « jeune homme », non « esclave ».

Abu Zayd devant le gouverneur de Rahba (Syrie). Cette miniature appartient bien au manuscrit Schefer, mais sa légende anglophone — « Abu Zayd and the beautiful slave addressing the ruler » — paraît fautive. Le jeune personnage n’est pas un esclave : c’est le fils d’Abū Zayd. L’erreur provient vraisemblablement de la traduction automatique de ghulām par « slave ». Source : Page d'un des Maqamat (les Séances) de al-Hariri. Manuscrit de l'école de Bagdad calligraphié et illustré par al-Wasiti (1237). Manuscrit arabe 5847, folio 28a, Maqâma 10. Source du fichier : Wikimedia Commons.
La dix-huitième maqāma évoque plus directement une jāriya que prétendait posséder Abū Zayd. Elle est décrite comme belle, cultivée, musicienne et capable de réciter le Coran. Elle aurait été saisie pour être offerte à un prince. Toutefois, son origine et sa couleur ne sont jamais précisées. Le récit peut en outre être une nouvelle invention d’Abū Zayd destinée à provoquer la générosité de son auditoire.
Ces exemples montrent les difficultés du vocabulaire :
ghulām peut signifier garçon, jeune homme, assistant ou esclave ;
jāriya peut désigner une jeune fille, une servante ou une femme esclave ;
khādim signifie serviteur ou assistant sans impliquer nécessairement l’esclavage ;
ʿabd désigne normalement un esclave masculin, mais apparaît aussi dans des formules religieuses ou rhétoriques ;
nakhkhās désigne un courtier, notamment un marchand d’esclaves.
La traduction doit donc être déterminée par le contexte narratif et juridique, non par la sélection automatique de l’un des sens possibles du dictionnaire.
Ce que la miniature de Zabid permet réellement d’établir
L’image et le texte permettent d’affirmer les éléments suivants :
al-Ḥarīrī situe une intrigue fictive auprès de vendeurs d’esclaves dans le marché de Zabid ;
al-Ḥārith examine plusieurs garçons et demande leurs prix ;
Abū Zayd tente de lui vendre son propre fils ;
le garçon mis en vente est libre ;
al-Ḥārith paie deux cents dirhams avant de découvrir la fraude ;
al-Wāsiṭī représente la scène en Irak en 1236-1237 ;
plusieurs personnages de l’enluminure ont une peau sombre.
En revanche, la miniature ne permet pas d’affirmer :
qu’al-Wāsiṭī avait visité Zabid ;
que la scène reproduit un marché réellement observé ;
que Zabid possédait un marché exclusivement réservé aux esclaves ;
que les personnages noirs sont des captifs ;
que ces personnages sont africains ;
qu’ils ont été importés par la mer Rouge ;
qu’un trafic important et régulier reliait alors l’Afrique au Yémen ;
que l’image fournit une donnée quantitative sur la traite.
La présence de vendeurs d’esclaves dans une fiction ne suffit pas à démontrer l’existence d’une institution commerciale permanente. De même, la représentation de personnes noires dans un marché ne suffit pas à leur attribuer un statut servile ou une origine africaine.
Conclusion : une image authentique, une interprétation excessive
La scène du folio 105r est bien liée à l’esclavage : son intrigue se déroule auprès de marchands d’esclaves et raconte une transaction présentée comme servile. Il serait donc excessif de nier tout rapport entre l’image et la vente d’êtres humains.
Mais il serait tout aussi inexact de la présenter comme la reproduction documentaire d’un marché rempli d’esclaves africains. La seule personne incontestablement vendue dans l’épisode est le fils libre d’Abū Zayd. Les personnages noirs du premier plan ne sont ni nommés, ni décrits, ni juridiquement identifiés par le texte.
La miniature de Zabid témoigne d’abord de la manière dont un artiste mésopotamien du XIIIᵉ siècle a illustré une fiction composée par un écrivain de Bassora. Elle ne documente ni la provenance des personnages représentés, ni leur transport à travers la mer Rouge, ni l’importance d’une traite africaine au Yémen.
Une légende plus rigoureuse serait donc :
Abū Zayd tente de vendre frauduleusement son fils à al-Ḥārith au marché de Zabid, illustration de la trente-quatrième Maqāma d’al-Ḥarīrī, copiée et peinte par Yaḥyā ibn Maḥmūd al-Wāsiṭī, Irak, 634 H/1236-1237, Bibliothèque nationale de France, manuscrit Arabe 5847, fol. 105r. La scène illustre un récit littéraire et ne constitue pas un témoignage oculaire sur un marché d’esclaves africains au Yémen.

