Le siège de Djenné constitue l’un des épisodes majeurs de l’expansion de l’Empire songhaï sous le règne de Sonni Ali. Commencé vers 1468–1470 et achevé après plusieurs années d’opérations militaires, ce conflit opposa le souverain du Songhaï au Dienné-koï (roi de Djenné).
Cet événement, rapporté principalement par les chroniques soudanaises, marque l’intégration définitive de Djenné dans l’espace politique songhaï et l’affirmation de la puissance militaire de Sonni Ali dans le delta intérieur du Niger.
Date : 1468-1470
Lieu : Djenné (Mali)
Issue : Reddition de Djenné
Belligérants : Empire Songhaï, Royaume de Djenné
Commandants : Sonni Ali, le Djenné-Koï, le kouran, le tounkoï et le soria
Sources principales
Les informations sur le siège de Djenné proviennent principalement des chroniques soudanaises, notamment :
- Tarikh es-Soudan
- Tarikh al-Fattash
Ces textes ont été rédigés aux XVIe et XVIIe siècles.
Pourquoi Djenné était-elle importante pour l’Empire Songhaï ?
Au XVe siècle, Djenné était l’un des centres commerciaux et intellectuels les plus prospères du Sahel occidental. Située dans le delta intérieur du Niger, elle contrôlait les échanges entre les régions forestières du sud (or, kola) et les routes transsahariennes reliant l’Afrique de l’Ouest au Maghreb.

Plan de Djenné. Source : Félix Dubois, Tombouctou la mystérieuse (p. 167).
L’Empire songhaï, centré sur Gao, cherchait alors à consolider son autorité sur les grandes cités marchandes de la boucle du Niger, notamment Tombouctou et Djenné. Après avoir renforcé sa position à Gao et soumis plusieurs territoires voisins, Sonni Ali dirigea ses forces vers Djenné afin d’en briser l’indépendance.
Les premières opérations militaires
Selon les récits traditionnels, Sonni Ali (désigné dans certaines sources comme « le chi ») s’avança vers Djenné et atteignit la localité de Chital. Les officiers locaux — le kouran, le tounkoï et le soria — tentèrent successivement de l’arrêter.
- Le kouran, ayant appris l’arrivée de l’armée songhaï, déclara qu’il serait honteux de laisser passer un roi étranger combattre son maître. Il attaqua de nuit, mais fut vaincu après un combat à l’arc qui dura jusqu’à l’aube.
- Le tounkoï, officier militaire, subit le même sort.
- Le soria, officier subalterne, fut également défait par l’armée songhaï.
Ces défaites successives ouvrirent la route de Djenné à Sonni Ali.

Le siège prolongé de Djenné
Arrivé devant la ville, Sonni Ali engagea le combat contre le Dienné-koi. Les affrontements se succédèrent quotidiennement pendant plusieurs mois. Finalement, le roi de Djenné se retrancha dans la cité, faisant construire un tata (enceinte fortifiée).
Une crue du Niger vint alors transformer la situation stratégique : le fleuve entoura la ville de ses eaux, rendant toute attaque directe difficile. Sonni Ali adapta sa tactique en établissant un blocus fluvial au moyen de quatre cents pirogues, interdisant toute entrée ou sortie.

« (...) le fleuve déborda, entoura la cité de ses eaux et s'interposa entre les deux adversaires. Le chi bloqua alors la ville à l'aide de quatre cents pirogues, afin d'empêcher que qui que ce soit en sortit ou y entrât. Il ne laissa aucune trêve aux habitants (...) » — Tarikh el-Fettach (p. 97)
Combien de temps a duré le siège de Djenné ?
Les traditions locales affirment que le siège de Djenné dura sept ans, sept mois et sept jours. Durant la saison des pluies, lorsque les eaux inondaient la région, le camp songhaï se retirait vers Zoboro ou Nibkatou-Sonni. Les troupes cultivaient la terre en attendant la décrue, puis reprenaient les opérations militaires.

« Ensuite cependant, le Dienné-koi, à la tête d'une foule de combattants dont le nombre ne saurait être évalué, sortit au devant de l'ennemi. La lutte s'engagea, et les combats se succédèrent chaque jour durant six mois.
« Le Dienné-koi, qui, selon l'opinion la plus accréditée, était alors Komboro, rentra ensuite dans la ville et, pendant la nuit, il se fit construire un tata (...) » — Tarikh el-Fettach (p. 97)
La famine et la capitulation
La population de Djenné fut frappée par la disette. Les vivres diminuèrent drastiquement, bien que la résistance demeurât ferme. Informé tardivement de la situation intérieure par un officier du camp adverse, Sonni Ali renonça à lever le siège et intensifia la pression.
Finalement, le sultan de Djenné consulta ses généraux. La décision fut prise de négocier. Une délégation fut envoyée auprès de Sonni Ali, qui accepta les conditions de reddition.

Lors de la rencontre officielle, le jeune souverain de Djenné se présenta devant Sonni Ali, descendit de sa monture et s’avança à pied. Le conquérant, découvrant qu’il avait combattu si longtemps contre un prince encore adolescent (dont le père était mort durant le siège), manifesta sa surprise.

« A la tête des principaux chefs de son armée, le sultan de Dienné se rendit auprès du Sonni. Arrivé près de lui, il descendit de sa monture et s'avança à pied jusqu'à son vainqueur qui le reçut cordialement et avec de grands égards. En voyant un tout jeune homme, le Sonni, qui l'avait pris par la main et fait asseoir auprès de lui sur son tapis, s'écria : « Comment ! c'est contre un enfant que cette lutte a duré si longtemps ! » Mais un des courtisans du prince lui fit remarquer que le père du jeune homme était mort durant le siège en laissant le trône à son fils.
« Telles sont les circonstances qui ont amené le sultan de Songhaï et celui de Dienné à prendre place sur le même tapis comme ils le font encore aujourd'hui. [1] » — Tarikh es-Soudan (p. 26-27)
Alliance matrimoniale et intégration politique
À l’issue de la capitulation, Sonni Ali demanda la main de la mère du jeune souverain et l’épousa. Ce mariage scella l’intégration de Djenné dans l’Empire songhaï et permit d’établir une relation de type quasi paritaire entre les deux dynasties.
« Le Sonni-Ali envoya un de ses chevaux de selle pour aller chercher sa femme et la ramener à son camp. (...) Cela fait, le Sonni se mit en route avec sa femme et retourna au Songhaï. »
— Tarikh es-Soudan (p. 27)
Le cheval ayant servi à transporter l’épouse royale fut renvoyé en cadeau au sultan de Djenné, avec son harnachement — geste diplomatique destiné à préserver l’honneur de la cité conquise.

« Le Sonni demanda la main de la mère du jeune homme et l'épousa. Le sultan Abdallah m'a dit que c'était ce mariage qui avait allongé de sept jours le temps dont nous avons parlé pour la durée du siège. » — Tarikh es-Soudan (p. 27)
Traditions religieuses et interprétations spirituelles
Certaines traditions rapportent que la résistance prolongée de Djenné s’expliquait par la protection spirituelle des quatre califes de l’islam (Abou-Bekr, ‘Omar, ‘Othmân et ‘Ali), chacun gardant symboliquement un angle de la ville.
« La raison de cet insuccès était uniquement due à ce que les quatre califes, Abou-Bekr, 'Omar, 'Otsmân et Ali (Dieu leur témoigne à tous sa satisfaction !) veillaient sur la ville, chacun d'eux en gardant un des quatre coins. »
— Tarikh es-Soudan (pp. 27-28)
Une injustice commise par un officier de l’armée aurait provoqué le retrait de cette protection divine, permettant la chute de la cité.
Conséquences du siège de Djenné
Le siège de Djenné renforça considérablement la position de Sonni Ali :
- Contrôle stratégique du delta intérieur du Niger
- Maîtrise des circuits commerciaux transsahariens
- Affirmation de l’autorité songhaï sur les grandes cités musulmanes
L’intégration de Djenné contribua à faire de l’Empire songhaï la principale puissance d’Afrique de l’Ouest à la fin du XVe siècle.
Notes
[1] C'est-à-dire à se traiter en quelque sorte d'égal à égal. On sait que les musulmans traitent d'une façon toute différente l'ennemi contre lequel ils ont combattu, suivant qu'il y a eu capitulation ou conquête les armes à la main.
Bibliographie
Mahmoud Kâti et l'un de ses petits-fils, Tarikh el-Fettach ou Chronique du chercheur pour servir à l'histoire des villes, des armées, et des principaux personnages du Tekrour : documents arabes relatifs à l'histoire du Soudan ; Traduction française accompagnée de notes, d'un index et d'une carte par O. Houdas et M. Delafosse. E. Leroux (Paris).
Abderrahmane Es Saâdi, Tarikh Es-Soudan ; traduit de l'arabe [et édité] par O. Houdas,... ; avec la collaboration de Edm. Benoist,..


