La bataille de Kirina, également appelée guerre de Krina ou Krina Kèlè en mandingue, est l’un des événements fondateurs de l’histoire médiévale ouest-africaine. Survenue au début du XIIIe siècle (vers 1235 selon la tradition la plus répandue), elle opposa les forces de Soundjata Keïta à celles du royaume du Sosso.
Cette confrontation marque la fin de l’hégémonie sosso et l’émergence de l’Empire du Mali comme puissance dominante du Manden.
Date : XIIIe siècle
Lieu : Kirina (Mali)
Issue : Victoire de la coalition
Belligérants : Coalition (Malinkés, Soninkés, Maures, Peuls, Kakolos) ; Armée du Sosso
Commandants : Soundjata Keita, Fakoli Doumbia, Tiramakan Traoré, Nan Koman Djan, Demba Kanté, Néné Nomoko, Fata Kanuté, Mossa Tangara, Sirra Konaté.
Contexte historique
À la suite du déclin de l’Empire du Ghana, le royaume du Sosso s’imposa comme force politique majeure dans la région soudanaise. Soumaoro Kanté, figure centrale des traditions orales soninkés et mandingues, étendit son autorité sur plusieurs territoires du Manden.
Face à cette domination, une coalition de chefs mandingues se forma autour de Soundjata Keïta. Après son retour d’exil, Soundjata entreprit de fédérer divers groupes : Kakolos, Soninkés, Peuls, Maures et représentants des grands lignages locaux. La bataille décisive fut préparée dans la plaine de Kirina, à proximité du fleuve Niger et des contreforts des monts mandingues.

Contexte politique de l'Afrique de l'Ouest avant la bataille de Kirina, au début du XIIIe siècle. Crédit à Souleymane Keita, CC BY-SA 3.0.
Le plan de Soundjata
Selon le récit recueilli par Youssouf Tata Cissé dans Soundjata, la gloire du Mali, le plan de bataille adopté fut d’une grande sophistication tactique :
Les chasseurs du Manden, dirigés par Tiramakan, se positionnèrent dans les galeries forestières (kotou) longeant le fleuve. Leur mission consistait à désorganiser la cavalerie sosso, notamment en lançant leurs chiens contre les chevaux ennemis et en bloquant toute retraite vers le nord à l’aide de flèches empoisonnées.
Les Kamara du Sendougou, déployés vers les monts mandingues, devaient effectuer un mouvement tournant afin d’assurer la jonction avec les chasseurs.
La cavalerie du Wagadou, commandée par Soundjata lui-même — surnommée la « poitrine de la guerre » — devait percer les lignes adverses par une charge frontale décisive.
Deux armées de soutien (ton koro bila), sous Nan Koman Djan et Fakoli, renforçaient l’offensive principale.
Des tireurs d’élite dissimulés dans des abris (taraba) avaient pour objectif d’abattre les chefs sosso identifiables à leurs hautes coiffures.

« Postés ça et là dans des abris souterrains (taraba) renforcés par des rotins, dans le creux de grands arbres. à l'intérieur des grands bosquets, ou se déplaçant à la manière des chasseurs, des tireurs d'élite devront à tout prix abattre le plus grand nombre de chefs de guerre du Sosso reconnaissables à leur grande coiffure. »
— Soundjata la gloire du Mali (p. 16)
Enfin, le plateau de Samalen fut choisi comme point stratégique de ralliement pour empêcher toute retraite vers le nord.

« C'est de cela dont discutèrent trois jours durant les grands chefs de guerre présents. (Notons que parmi ces derniers figuraient des Kakolos, des Soninkés, des Peuls, des Maures, sans compter les grands résistants de l'intérieur représentant les grands lignages, clans et confréries du pays.). »
— Soundjata la gloire du Mali (p. 14)
Déroulement des combats
Le début de la bataille de Kirina
La bataille de Kirina, qui se déroula sur les plaines avoisinant le fleuve Niger, fut marquée par une série de combats féroces et meurtriers. Dès l’aube, les armées des deux camps se faisaient face. L’affrontement démarra vers neuf heures, avec des échanges intenses entre les lanciers peuls et les cavaliers du Sosso. Les Peuls, désireux d’en finir avant la tombée de la nuit, se lancèrent dans des charges répétées contre l’armée sosso. Toutefois, ils rencontrèrent une résistance acharnée, et beaucoup d’entre eux tombèrent au champ d’honneur.

La trêve
L’après-midi fut tout aussi sanglant, les armées des deux camps s’étant épuisées dans des combats incessants.
À seize heures, une trêve temporaire fut déclarée, permettant aux deux camps de soigner leurs blessés et d’enterrer leurs morts.

Le rôle des griots pendant la bataille de Kirina
Cette trêve offrait également l'occasion aux griots et aux orateurs de chaque camp d'exhorter les guerriers à redoubler d'efforts. Les griots jouaient un rôle essentiel dans la culture militaire de l’époque, renforçant le moral des troupes par des chants épiques et des louanges.

Griot du peuple Niantiano, une branche des Malinkés, d’après une illustration de 1868 réalisée par Émile Bayard, tirée du livre Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) publié en 1868 par Eugène Mage, 1837-1869.
Le soura kèlè ou "combat de nuit"
La bataille de Kirina se poursuivit jusque tard dans la nuit, un épisode rare dans l’histoire des combats en Afrique de l’Ouest. Le soura kèlè, ou "combat de nuit", fut tout aussi meurtrier que les affrontements de la journée. Les chasseurs de Tiramakhan réussirent à anéantir les dernières poches de résistance sosso, traquant les guerriers ennemis dans les vallées et montagnes environnantes.

« On fit circuler les mots de passe en vue des combats de nuit, en même temps que ces mots d'ordre : « chacun derrière son chef; pas d'actions intempestives et encore moins suicidaires ».
« Combat sans éclat, le soura kèlè, « combat de nuit », le premier du genre que livrèrent des armées soudanaises, fut lui aussi meurtrier. Ainsi les chasseurs de Tiramakan massacrèrent-ils jusqu'au dernier des guerriers du Sosso qu'ils surprirent, à bout de forces, dans un cirque situé entre Sibi et Guéna. Soundjata n'a-t-il pas dit : « pas de pitié pour ceux qui ont tant de fois endeuillé et humilié le Manden ».
— Soundjata la gloire du Mali (p. 17)
Les derniers combats
Au petit matin, la victoire de Soundjata était totale. Les chefs du Sosso, réalisant que toute retraite était impossible, avait tenté de s’enfuir vers Nâréna pour rejoindre une armée de secours, composée de forgerons du Bambouk et de Peuls du Filadougou. Cependant, leur armée était décimée, et cette tentative de regroupement échoua. Soundjata ordonna à ses forces de poursuivre les derniers fuyards, consolidant ainsi sa victoire.

La mort de Soumaoro Kanté : tradition et controverse
Version épique mandingue
Dans la tradition la plus connue, transmise par les griots, Soumaoro Kanté aurait été vaincu grâce à la découverte de son unique faiblesse : un ergot de coq. Touché par cette arme, il aurait perdu son invulnérabilité, permettant à Soundjata de triompher.

Hypothèse de Youba Bathily
L’historien Youba Bathily rapporte que Soumaoro aurait succombé à ses blessures après une ultime bataille et aurait été enterré à l’ouest de Saguelé, au nord-ouest de Siby.

Thèse de Noel Némouthé
Le chercheur Noel Némouthé propose une lecture radicalement différente. Selon les traditions soninkés animistes qu’il met en avant, Soumaoro aurait été empoisonné avant même la bataille de Kirina, victime d’un complot.
Dans cette version, les affrontements ultérieurs auraient opposé environ 15 000 guerriers sosso — dont 1 500 femmes combattantes — à une coalition numériquement supérieure alliée à Soundjata. La guerre se serait prolongée à Kirina, Faraba et Balanbougou.

« Soumaoro KANTE dit SOMANGORO 1180-1230, 1er fils de Diarra, sera le dernier roi de SOSSO. Sa mort par empoisonnement sera suivies des grandes batailles de Kirina, Faraba et Balanbougou menés par 15 000 Soninké (dont 1500 femmes guerrières menées par quatre femmes exceptionnelles à Faraba du nom de Néné Nomoko, Fata Kanuté, Mossa Tangara et Sirra Konaté(...) ), contre des adversaires quatre fois superieur en nombre ou ils tiendront huit jours (...). »
— Noel Némouthé
Conséquences politiques
La victoire de Soundjata à la bataille de Kirina permit :
- La chute définitive du royaume du Sosso
- L’unification du Manden
- La fondation de l’Empire du Mali
L’Empire du Mali devint rapidement un centre majeur d’échanges commerciaux, intellectuels et religieux en Afrique de l’Ouest. Son rayonnement attira marchands, érudits et diplomates du monde islamique.

Carte de l'Empire Mali. Crédit à Marc-AntoineV, CC BY-SA 4.0.
Héritage et mémoire
Au-delà du mythe héroïque, la bataille demeure un objet d’étude majeur pour comprendre les dynamiques politiques, militaires et culturelles du Sahel au XIIIe siècle.
La bataille de Kirina représente un tournant décisif dans l’histoire de l’Afrique de l’Ouest. Sa portée dépasse le simple affrontement militaire : elle fonde un ordre politique nouveau dont l’Empire du Mali sera l’expression la plus éclatante.
Bibliographie
Extrait du prochain livre de Noel Némouthé : La grande épopée des KANTE et des TOUNKARA.
Youba Bathily, Après l'Empire du Ghana.
Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko, Soundjata la gloire du Mali : La grande geste du Mali - Tome 2. Éditions KARTHALA et ARSAN, 2009.


