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Les femmes de Djenné : entre famille et traditions au Sahel

Les femmes de Djenné occupent une place essentielle dans l’histoire sociale et économique de cette ancienne cité sahélienne du Mali. Ville de commerce, de savoirs et de traditions, Djenné est souvent admirée pour sa grande mosquée, son marché hebdomadaire et son architecture de terre. Pourtant, derrière cette image spectaculaire, la vie quotidienne de la ville repose depuis longtemps sur le travail des femmes. Dans la famille comme dans l’économie domestique, dans les réseaux d’entraide comme dans la transmission des usages, les femmes de Djenné jouent un rôle très important.

Le lundi, jour du grand marché, rend cette réalité particulièrement visible. Ce jour-là, la ville prend l’apparence d’une fête. Les vendeurs affluent par la route, le fleuve et les pistes. Les places se remplissent d’étoffes, de céréales, de poisson fumé, de lait, de sel, de poteries, d’objets d’artisanat et de produits de toutes sortes. Les habitants portent leurs plus beaux habits, et les visiteuses attirent l’attention par leurs coiffures, leurs bijoux et leurs parures. Mais derrière cette beauté éclatante, le marché du lundi révèle surtout l’importance du travail féminin. Pour beaucoup, c’est ce jour-là que se gagnent l’argent de la semaine, les condiments nécessaires aux repas, les dépenses imprévues et parfois même une part importante de l’équilibre matériel du foyer.

Étudier les femmes de Djenné, c’est donc observer la société djennenké dans ce qu’elle a de plus concret : l’organisation de la cuisine, l’approvisionnement de la maison, la gestion des revenus personnels, les alliances matrimoniales, la solidarité entre parentes, les associations féminines, l’éducation des filles, la religion et l’adaptation aux changements économiques contemporains. Dans une ville marquée à la fois par les héritages du Sahel ancien, l’islam, le commerce et les transformations du monde moderne, les femmes apparaissent comme des actrices majeures de la continuité sociale.

Le lundi : marché, fête et travail des femmes de Djenné

Le grand marché hebdomadaire constitue l’un des moments les plus emblématiques de la ville. Le lundi, Djenné attire des habitants venus des quartiers, des villages voisins et de régions plus éloignées. Les produits circulent entre Mopti, San, Sikasso et les campagnes environnantes. Les pirogues, les charrettes, les camions et les taxis-brousse apportent jusqu’à la ville riz, mil, coton, tubercules, poisson séché, lait, denrées alimentaires et objets fabriqués.

Les femmes de Djenné au marché des ingrédients secs.

Marché des ingrédients secs. Crédit à PGskot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Les femmes de Djenné en route pour le marché.

Femmes en route pour le marché de Djenné. Crédit à OBERSON, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

La grande place située devant la mosquée devient alors une vaste mosaïque humaine. Bozo, Peul, Songhaï, Bamanan, Marka, artisans touaregs et marchands ambulants s’y côtoient. L’abondance des marchandises frappe les visiteurs : viandes braisées, soumbala, piments, oignons, étoffes basin, wax ou fancy, tissus bogolan, turbans indigo, perles, poteries, vanneries, balais, fruits de saison et ustensiles divers.

Mais le marché n’est pas seulement un spectacle. Pour les femmes de Djenné, il représente un moment décisif de la semaine. Beaucoup y vendent des produits, y réalisent de petits bénéfices, y achètent les ingrédients indispensables aux repas, ou y écoulent des objets fabriqués pendant les jours précédents. L’apparence festive du lundi cache ainsi une forte tension matérielle : une mauvaise journée de vente peut fragiliser le budget du ménage pour plusieurs jours. Le marché est donc à la fois lieu de sociabilité, espace économique et moment de vérité pour l’équilibre domestique.

La place des femmes dans la société djennenké

Dans la société djennenké, les femmes occupent une place prépondérante dans la vie quotidienne. Elles n’exercent pas toujours le pouvoir politique visible, souvent associé aux hommes, mais elles assument une grande part de la gestion matérielle du foyer. En principe, l’homme doit fournir les céréales de base, comme le riz ou le mil, et remettre chaque lundi à sa ou ses épouses le « prix des condiments », c’est-à-dire la somme destinée à acheter les éléments nécessaires à la sauce et aux accompagnements.

Femmes de Djenné vendant des poteries.

Marchandes de poteries. Crédit à PGskot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Les femmes de Djenné au marché.

Femmes au marché hebdomadaire. Crédit à PGskot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Cependant, dans la pratique, cette règle n’est pas toujours respectée. Certains hommes donnent peu, d’autres donnent irrégulièrement, et d’autres encore échappent parfois à cette obligation. Dans ces cas, ce sont les femmes qui compensent. Les femmes de Djenné doivent alors compléter, voire remplacer, la contribution masculine en mobilisant leurs revenus personnels. Cette responsabilité est importante, car c’est à elles que revient l’honneur de ce qui est servi aux repas. La qualité de la cuisine engage leur réputation, leur fierté et parfois leur statut au sein du ménage.

Les femmes assurent une fonction économique essentielle, parce qu’elles doivent trouver les moyens de maintenir la maison en état de fonctionner, y compris lorsque le chef de famille se montre négligent, absent ou insuffisamment solvable.

Les revenus féminins et l’économie domestique

L’une des caractéristiques les plus marquantes des femmes de Djenné est leur capacité à générer des revenus à partir d’activités variées. Selon les groupes sociaux et les ressources disponibles, elles peuvent vendre des cotonnades, du lait, des bracelets, des nasses, des objets artisanaux, des galettes, des beignets ou divers produits alimentaires. Les femmes bozos, par exemple, sont connues pour certaines productions liées au poisson ou à la fabrication d’objets spécifiques, tandis que d’autres groupes féminins s’illustrent dans le commerce des tissus, du lait ou des petits articles de marché.

Commerce de tongs chez les femmes de Djenné.

Commerce de tongs. Crédit à PGskot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Les femmes les plus pauvres louent parfois leur force de travail. Elles portent l’eau, ramassent du bois de chauffe, collectent des bouses de vache servant de combustible, pilent les céréales ou lavent le linge dans des familles plus aisées. Cette diversité des activités montre que les femmes de Djenné ne dépendent pas d’une seule forme d’économie. Elles combinent souvent plusieurs petits revenus afin de répondre aux besoins du foyer.


À cela s’ajoute un autre aspect important : une partie des revenus féminins relève d’une économie autonome. Les femmes disposent souvent de biens personnels issus du mariage, de cadeaux familiaux ou d’héritages transmis par leur mère. Elles peuvent posséder du petit bétail, quelques bijoux, des pagnes ou certains objets qu’elles peuvent vendre pour se constituer un fonds de commerce. Cette marge d’autonomie économique renforce leur capacité à faire face aux difficultés quotidiennes.

Les femmes de Djenné au marché.

Échange au marché. Crédit à PGskot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Les condiments, la cuisine et l’honneur féminin

Dans beaucoup de sociétés sahéliennes, la préparation du repas constitue un domaine féminin majeur, mais à Djenné, cette responsabilité prend une dimension particulière. Les femmes de Djenné ne se contentent pas d’exécuter un travail culinaire : elles portent l’honneur de la maison à travers la qualité des plats servis.


Les condiments achetés chaque lundi sont essentiels. Il s’agit notamment du soumbala, du gombo séché, du poisson fumé ou séché, de la tomate séchée, du piment, des feuilles de baobab séchées, du tamarin, de la poudre de pain de singe, du bois de chauffe et d’autres ingrédients indispensables à la préparation des mets typiques de la ville. Une femme qui ne parvient pas à assurer ces achats risque de voir sa cuisine appauvrie, ce qui affecte immédiatement la perception de son efficacité domestique.

Les femmes de Djenné au marché aux poissons.

Coin du marché aux poissons séchés. Crédit à PGskot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Lorsque plusieurs coépouses vivent dans le même ensemble familial, deux configurations sont possibles. Si l’entente règne, les achats sont partagés et une forme de coopération s’installe. En cas de mésentente, chaque femme reçoit ou cherche à obtenir ses propres ressources pour cuisiner séparément. Dans tous les cas, la pression qui pèse sur les femmes de Djenné reste forte, car la réussite matérielle de la semaine se joue souvent autour de leur capacité à nourrir convenablement le ménage.

Les travaux pénibles et la résistance quotidienne

Les femmes de Djenné sont également connues pour leur endurance dans les travaux pénibles. Historiquement, elles ont assumé des tâches exigeantes comme le transport de l’eau, du bois, du banco ou des combustibles. Les jeunes filles, notamment, participaient traditionnellement à certaines corvées liées au crépissage de la mosquée, en transportant l’eau et les matériaux nécessaires. Les femmes bozos s’occupent quant à elles du fumage, du séchage et de la vente du poisson ramené par leurs maris.

Les femmes de Djenné dans le marché au bois.

Marché au bois de chauffage au centre de Djenné. Crédit à Stephen Codrington, CC BY 2.5, via Wikimedia Commons.

Même si les transformations techniques ont allégé certaines tâches, la charge de travail reste importante. L’installation de bornes-fontaines, de l’eau courante, de moulins à céréales, de décortiqueuses et l’électrification ont réduit certaines corvées autrefois très lourdes. Mais ces progrès n’ont pas supprimé la nécessité pour les femmes de maintenir l’organisation quotidienne de la maison, de surveiller les dépenses, de participer à de petites activités commerciales et de s’adapter à la dégradation générale des conditions économiques.

Leur quotidien est marqué par une somme considérable d’efforts physiques, de responsabilités répétitives et d’ajustements constants face aux aléas du ménage.

Pauvreté, débrouillardise et stratégies de survie

Les difficultés économiques touchent durement une partie des habitantes de la ville, surtout celles qui ne disposent ni d’un réseau associatif actif, ni d’un parent installé hors de Djenné, ni d’une activité stable. Beaucoup passent de longues heures dans les vestibules à confectionner bracelets, objets de commerce ou petits articles susceptibles d’être vendus au marché.


Certaines femmes, lors des récoltes, partent loin de la ville pour vendre leur travail agricole. Elles se rendent parfois jusqu’à Bankass, San ou dans d’autres zones où elles ont des parents. Là, elles moissonnent, préparent des galettes ou des beignets pour les travailleurs, ou obtiennent des paiements en nature sous forme de mil ou de paddy. Cette mobilité économique est révélatrice des stratégies de survie développées par les femmes de Djenné.

Les femmes de Djenné travaillent souvent avec leurs bébés sur le dos.

Une femme Bamanan travaille avec un enfant sur le dos. Crédit à Dr Ondřej Havelka (voyageur) , CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Dans certains cas, les maris approuvent tacitement ces départs, car ils y voient un allègement de leurs propres obligations d’approvisionnement. Ainsi, les rapports conjugaux s’ajustent autour de la nécessité économique, et les femmes deviennent souvent des actrices majeures de la résilience familiale.

Biens féminins, autonomie et gestion personnelle

Malgré un cadre social hiérarchisé, les femmes de Djenné disposent souvent d’une certaine autonomie dans la gestion de leurs biens personnels. Ceux-ci peuvent comprendre vaches, moutons, chèvres, pièces d’or offertes au mariage, pagnes, ustensiles ou divers objets reçus en cadeau. La femme en conserve généralement la pleine jouissance et peut les vendre ou les transformer en capital marchand sans rendre compte à son mari.

Cette autonomie ne signifie pas indépendance totale, mais elle constitue une ressource importante dans une société où la femme porte une partie décisive de la vie matérielle du foyer. La possibilité de vendre un pagne ou un objet pour acheter des bijoux, renforcer un petit commerce ou répondre à une difficulté imprévue permet aux femmes de Djenné d’agir avec une marge de décision réelle.

Les femmes de Djenné et leurs enfants.

Une mère et son enfant près de Djenné. Crédit à Ralf Steinberger, originaire du nord de l'Italie et de Berlin, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Cette gestion féminine des biens personnels apparaît également dans les grandes décisions domestiques. De nombreux témoignages montrent que les maris consultent leur épouse pour les choix importants, notamment les mariages des filles ou certaines orientations concernant la famille. Même lorsque la décision finale reste masculine, l’avis féminin peut peser fortement.

Mariage, fiançailles et trousseau

Le mariage constitue un autre domaine important pour comprendre la condition des femmes de Djenné. Autrefois, les unions étaient largement négociées entre familles, et les jeunes filles ne connaissaient parfois leur futur mari que par ouï-dire. Cette tradition s’est partiellement atténuée, même si certaines formes de pression familiale subsistent. Les mariages par consentement mutuel se sont multipliés, mais les alliances entre familles continuent de jouer un rôle important.

Achat et vente. Crédit à PGskot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Djenné : la coiffeuse. Source : Félix Dubois, Tombouctou la mystérieuse (p. 210), via InternetArchive.

Les fiançailles donnent lieu à des échanges matériels nombreux : noix de cola, argent, pagnes, chaussures, henné, mèches, parfums, savons, tissus et autres objets. La mère de la jeune fille organise ensuite les distributions et commence à préparer, avec sa fille, le futur trousseau. La fiancée s’engage souvent dans des activités rémunératrices pour compléter cet ensemble.

Le trousseau représente une charge considérable pour la famille maternelle, car il faut fournir batterie de cuisine, habits, lit, armoire et diverses pièces domestiques. Les femmes mobilisent leurs parentes, leurs associations et leurs réseaux de solidarité afin de soutenir l’événement.

La jeune mariée, la claustration et les changements récents

Pendant longtemps, la jeune mariée a été soumise à une période de retrait très stricte. Durant plusieurs années, elle ne devait ni se parer pour sortir, ni fréquenter le marché, ni participer aux manifestations publiques. Son espace se limitait à la maison, qu’elle ornait avec les objets reçus lors du mariage. Elle ne pouvait se déplacer qu’accompagnée et de façon très discrète.

Cette tradition s’est considérablement affaiblie. La durée de réclusion a été réduite, puis largement transformée sous l’effet des contraintes économiques, de la scolarisation et de la disparition progressive de la main-d’œuvre servile. Les femmes de Djenné mariées fréquentent désormais plus librement l’espace public, même si certains codes de retenue et de pudeur demeurent.

Achat et vente des femmes de Djenné.

Achat et vente. Crédit à PGskot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

L’évolution de ces usages montre que la société djennenké conserve une forte mémoire normative tout en s’adaptant aux réalités contemporaines. Le contrôle social n’a pas disparu, mais les nécessités de la vie moderne ont modifié la place visible des femmes dans la ville.

Coépouses, ménage et vie conjugale

Dans la tradition locale, chaque femme constitue généralement un ménage distinct. En cas de polygamie, les coépouses n’habitent pas forcément ensemble, et le mari circule d’un domicile à l’autre. Cela implique une organisation particulière de la cuisine, des dépenses et de la circulation des enfants. Lorsque l’entente est bonne, certaines coopérations sont possibles ; sinon, chaque épouse gère son foyer de manière plus autonome.

Cette structure renforce en réalité le poids des femmes dans la gestion quotidienne. Chacune doit organiser sa maison, surveiller ses ressources, assurer ses repas et maintenir sa réputation. Les femmes de Djenné sont donc des responsables domestiques à part entière, même si le système les inscrit dans un cadre conjugal dominé symboliquement par l’homme.

Les femmes de Djenné vendent dans les rues.

Vendeuses dans les rues de Djenné. Source : Félix Dubois, Tombouctou la mystérieuse (p. 202), via InternetArchive.

Les jours où le mari est absent, la femme doit encore davantage compter sur ses propres revenus. C’est pourquoi les activités de confection, de petit commerce et de transformation des produits occupent une place si importante dans leur vie ordinaire.

Maternité, santé et contrôle des naissances

Les témoignages féminins montrent que les femmes de Djenné s’intéressent de plus en plus aux questions de santé, de maternité et de planification familiale. Elles fréquentent davantage qu’autrefois le centre de santé, même si le recours aux soins reste souvent tardif, notamment en matière postnatale. Les frais de santé de la femme et des enfants ont longtemps été considérés comme relevant d’abord de la responsabilité féminine, ce qui accentue encore la pression économique pesant sur elles.

L’évolution des comportements ne va pas sans tensions. Le taux d’avortement clandestin est signalé comme élevé, en particulier parce que la planification des naissances peut être perçue comme socialement honteuse pour les jeunes filles non mariées. Les grossesses non désirées demeurent ainsi un sujet sensible, révélant l’affaiblissement partiel du contrôle social ancien, mais aussi la persistance de fortes normes morales.

Dans ce domaine encore, les femmes de Djenné se trouvent au croisement de plusieurs logiques : traditions religieuses, pressions familiales, contraintes économiques, transformations urbaines et ouverture au monde extérieur.

Les filles, l’éducation et la scolarisation

La fille a longtemps été avant tout perçue comme une aide ménagère indispensable. Les travaux domestiques, la cuisine, le port de l’eau, les soins aux plus jeunes et la préparation du futur rôle d’épouse expliquaient en grande partie l’exclusion des filles de l’instruction scolaire. Dans la vision ancienne, une fille allant à l’école risquait de perdre l’endurance et les compétences ménagères attendues d’elle.

Cette perception a progressivement changé. Beaucoup de mères, en comparant leur propre vie à celle qu’elles souhaitent pour leurs filles, ont voulu leur offrir l’école. Les femmes de Djenné jouent ici un rôle décisif, car ce sont souvent elles qui défendent la scolarisation des filles, en financent une partie ou convainquent le père de son utilité.

Les femmes de Djenné - Ici une femme peule.

Une femme peule en bleu avec des boucles d'oreilles traditionnelles peules, un collier et un anneau au nez, porte une énorme calebasse sur la tête. Un enfant avec une grande calebasse sur la tête. Djenné, Mali, 1972. Collection : Afrika-Studiecentrum Leiden (ASCL, Centre d'études africaines à Leyde aux Pays-Bas). Photographe : Fred van der Kraaij, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

La motivation est multiple : mieux se débrouiller dans la vie, savoir lire et écrire, souffrir moins que leurs mères, et parfois soutenir un jour les parents âgés. L’école ne remplace pas totalement les attentes domestiques, mais elle transforme progressivement les horizons féminins et la manière dont les familles conçoivent l’avenir de leurs filles.

Les associations féminines et la solidarité

Il existe des formes traditionnelles d’entraide, appelées selon les langues locales walde, tilla, kabu ou ton, qui organisent le soutien lors des mariages, baptêmes, décès, circoncisions et autres événements sociaux. Ces regroupements peuvent rassembler des femmes de plusieurs groupes ethniques, notamment Peul et Songhaï, autour d’une présidente choisie pour son dynamisme.

Ces associations apportent un appui matériel et moral : argent, céréales, objets, présence collective et services. Elles renforcent la cohésion féminine et permettent d’alléger le coût social des grands événements familiaux. Elles jouent aussi un rôle éducatif et symbolique, en maintenant des réseaux de camaraderie et d’appartenance.

Les associations plus récentes, parfois liées à la vie politique locale ou à des objectifs précis, prolongent cette logique. Elles soutiennent la couture, la broderie, l’alphabétisation, l’éducation civique, l’hygiène, la formation des jeunes filles et les activités génératrices de revenus.

Les activités génératrices de revenus et les associations de quartier

Plusieurs associations féminines mènent des activités économiques destinées à améliorer les revenus de leurs membres et à alimenter une caisse sociale. Chaque femme peut cultiver sa propre parcelle dans un champ associatif, vendre le produit de sa récolte sur le marché et reverser une partie des bénéfices à la caisse commune. D’autres activités consistent à filer le coton, le vendre au tisseur, récupérer les tissus, les teindre puis les commercialiser.

Ces initiatives sont essentielles pour comprendre la capacité d’organisation des femmes de Djenné. Les bénéfices dégagés ne servent pas seulement à enrichir individuellement les membres, mais aussi à financer l’entraide lors des cérémonies et à répondre aux besoins collectifs. Certaines associations s’engagent également dans l’assainissement des quartiers, le balayage des rues, l’entretien du centre de santé ou de l’école, et la sensibilisation à la propreté.

La présence de femmes lettrées au sein de ces groupes favorise l’organisation de cours d’alphabétisation en bamanan, l’apprentissage de techniques de jardinage ou de teinture et la diffusion de savoir-faire utiles.

Religion, pratiques coraniques et écoles féminines

Les femmes de Djenné sont généralement très croyantes et pratiquantes. Beaucoup apprennent dès l’enfance les prières essentielles et certains passages coraniques. Cette religiosité ne disparaît pas avec l’âge. Au contraire, des femmes âgées, des veuves ou des habitantes libérées de certaines charges domestiques continuent à fréquenter des écoles coraniques, parfois tenues par des femmes.

L’existence d’écoles de ce type est significative. Elle montre que les femmes accèdent elles aussi à une formation religieuse plus structurée, incluant l’alphabétisation en arabe, la lecture et une meilleure compréhension du Coran. À côté des medersas plus officielles, ces écoles féminines témoignent de l’importance persistante de la religion dans la vie quotidienne.

Cette dimension complète le portrait des femmes de Djenné : elles sont à la fois actrices économiques, éducatrices au sein de la famille, participantes aux réseaux d’entraide et dépositaires d’une religiosité active.

Voyages, ouverture au monde et nouvelles expériences

L’ouverture progressive de Djenné au monde extérieur a transformé les pratiques féminines. Les possibilités de déplacement se sont accrues, notamment grâce à l’amélioration des moyens de transport et à l’installation de parents dans les grandes villes. Les jeunes filles peuvent partir temporairement à Bamako ou ailleurs, soit pour travailler, soit pour découvrir d’autres modes de vie, soit pour préparer leur trousseau.

Les femmes de Djenné travaillent souvent très jeunes.

Jeune fille au marché de Djenné. Crédit à PGskot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Ces expériences ne sont pas sans risque : grossesses non désirées, ruptures de fiançailles, difficultés à revenir à la vie locale. Mais elles peuvent aussi déboucher sur de nouvelles compétences, l’acquisition d’objets de valeur, une meilleure maîtrise des tâches urbaines et une transformation des aspirations. Les femmes de Djenné les plus jeunes apparaissent ainsi plus mobiles, plus informées et parfois plus enclines à discuter avec leurs maris ou à participer à la vie publique que leurs aînées.

Les femmes de Djenné : politique locale et parole sociale

Autrefois exclues de la vie politique officielle, les femmes de Djenné sont aujourd’hui plus présentes dans les associations de quartier, les organisations de parents d’élèves et les structures liées aux partis politiques. Beaucoup considèrent cependant la politique avec prudence, refusant qu’elle divise les familles. Elles la décrivent parfois comme un espace de distraction ou de passe-temps, mais cela ne signifie pas qu’elles sont passives.

Dans la sphère domestique, elles discutent des problèmes du ménage, des dépenses, de la scolarité, des difficultés d’approvisionnement et parfois des questions politiques locales. Elles peuvent suggérer des solutions à leur mari, exprimer l’opinion générale des femmes du quartier ou orienter indirectement certaines décisions publiques. Leur influence n’est pas toujours visible, mais elle est réelle.

Les femmes de Djenné entre tradition et changement

L’observation des femmes de Djenné révèle une société en transformation, mais non en rupture totale avec son passé. Les traditions matrimoniales, les solidarités féminines, les obligations domestiques, la centralité du marché, la religion et les usages familiaux demeurent très présents. Toutefois, l’école, les associations, les migrations temporaires, les techniques nouvelles, les soins de santé et les contacts avec les villes ont modifié en profondeur les expériences féminines.

Les femmes de Djenné - Ici une femme peule.

Portrait d'une femme peule à Djenné entre 1970 et 1971. Artiste : Jan Broekhuijse. Collection du Wereldmuseum (anciennement Tropenmuseum), faisant partie du National Museum of World Cultures, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Les femmes de Djenné - Ici une femme peule âgée.

Portrait d'une femme peule âgée à Djenné entre 1970 et 1971. Collection du Wereldmuseum (anciennement Tropenmuseum), faisant partie du National Museum of World Cultures, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Les femmes sont désormais plus nombreuses à voyager, à s’intéresser à l’éducation, à fréquenter les structures de santé, à se regrouper en associations et à générer des revenus diversifiés. Elles n’ont pas cessé d’être au cœur du foyer, mais elles occupent aussi un rôle accru dans l’espace social. Cette double présence, domestique et publique, constitue l’un des traits les plus frappants de leur évolution récente.

Conclusion

Les femmes de Djenné apparaissent comme des figures essentielles de la vie de la cité. Elles assurent l’approvisionnement quotidien, complètent ou remplacent parfois les défaillances masculines, entretiennent les réseaux de solidarité, organisent les mariages, soutiennent l’éducation des filles, participent à la transmission religieuse et s’adaptent aux mutations économiques et sociales.

Leur élégance lors du marché du lundi ne doit pas masquer la dureté de leur quotidien, ni l’ampleur de leurs responsabilités. Étudier leur place revient à comprendre Djenné elle-même : une cité de tradition, de commerce et de savoirs, dont la vie concrète repose largement sur le travail, la dignité et l’ingéniosité de ses habitantes.

Bibliographie

Oumou Sanankoua, FEMMES DE DJENNÉ dans Djenné d'hier à demain (Sous la direction de Joseph Brunet-Jailly). Editions Donniya, 1999 (pp. 81-94).


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